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Julie Boulanger
28 juillet 2013 @ 13:56
Il est cruel de revenir dans cet espace que j'ai presque totalement abandonné pendant une année. L'avant-dernier billet que j'y ai publié parlait de l'arrivée inattendue de Zsa Zsa, la chatte la plus intense du monde, dans notre vie. Eh bien, de façon aussi inattendue, Zsa Zsa est disparue de notre vie. Zsa Zsa est morte samedi le 13 juillet. Ça fait 15 jours que je me dis que je devrais mettre des mots sur mon chagrin et que je ne trouve même pas le coeur de le faire. Je suis un sauuuuuule inconsolaaaaable. Ça pourrait être drôle si ce n'était pas si pathetic, si je n'étais pas aussi aussi lamentable.

À me voir si complètement inapte à composer avec un chagrin comme celui-ci, qui n'est pas rien, certes, mais qui s'avère assurément moins intense que tous les chagrins que je connaîtrai un jour (beaucoup trop près), je me dis que je ne suis pas sortie de l'auberge. Anyway, la résilience c'est complètement surfait. Fuck la résilience.

*****

Il y a fort longtemps que j'avais bu autant, enfin, aussi régulièrement. Je crois même que ce n'était jamais arrivé. Me voilà momentanément ivrogne. Qu'importe. Après tout, c'est les vacances. Boire et lire, ne sont-ce pas là les choses les plus réjouissantes à faire pendant les vacances? Quoiqu'ayant beaucoup lu, j'ai bu davantage.

On s'anesthésie comme on peut.

Dans quelques semaines je retrouverai ma vie de femme raisonnable qui boit modérément, seulement deux consommations, ou trois pendant les soirées d'exception. Ou je ne la retrouverai pas. Qui sait?

*****

Lorsque Badria et Ferdinand sont morts, il y a moins de deux ans, il y a fucking moins de deux ans, j'avais partagé spontanément ma douleur sur Facebook. Ça me semblait naturel de le faire, de partager cet événement si important auprès de gens qui, en général, me veulent du bien. J'y trouvais une certaine consolation. Cette fois, ce fut différent. Peut-être parce que ça ressemblait trop à une mauvaise blague, un troisième chat qui meurt en moins de deux ans. Peut-être, sans doute, parce que je croyais que je n'y trouverais pas la moindre consolation. Peut-être, sans doute, parce que, même si je savais que plusieurs de mes contacts éprouvent des sentiments très forts pour leurs animaux de compagnie, il y en a quantité d'autres qui ne pourraient rien comprendre de la douleur d'une telle perte, et que je n'avais pas envie de m'offrir en pâture à ceux-là.  Peut-être, assurément, parce que je me sens de plus en plus vouée à une solitude radicale. Enfin, je l'ai fait à contrecoeur, et à défaut d'y trouver une consolation impossible, je me suis à tout le moins sentie momentanément tirée de ma solitude en me rappelant qu'on partageait mon amour pour ces êtres merveilleux.

*****

Me voilà au point où je constate que je n'arriverai pas à écrire ce texte que je voulais écrire.

Comment arriverais-je donc à dire quelque chose de cette colère qui m'apparaît encore plus incommunicable que ma tristesse?

Fuck, un troisième chat qui meurt, si jeune, sept ans à peine, presque du jour au lendemain, en trois jours à peine, alors que nous avons à peine eu le temps de la connaître, au fond, alors que nous étions prêtes à tout pour la sauver, alors qu'il y a tant de gens qui abandonnent leur chat, ou qui ne veulent pas dépenser de l'argent qu'ils ont pourtant pour les sauver, alors que jamais au grand jamais nous n'abandonnerions nos chats. Je ne trouve rien d'autre à dire que c'est fucking injuste et s'il est puéril de s'exclamer qu'une chose comme celle-là est injuste, eh bien, soit...

Et puis de voir Elstir, à nouveau seul, qui cherche Zsa Zsa, qui miaule la nuit du haut de l'escalier comme pour l'appeler, qui se réfugie dans les lieux que Zsa Zsa affectionnait, c'est crissement davantage que je ne suis capable de supporter. Zsa Zsa ne reviendra pas, Elstir.

*****

Me voilà encore plus triste que je n'étais. La bière réussira peut-être là où les mots ont échoué. On verra bien.
 
 
Trame sonore: Daft Punk - Within, Instant Crush
 
 
Julie Boulanger
28 avril 2013 @ 10:55
Je suis vivante. Les semaines disparaissent sous mes yeux sans que je ne comprenne très bien ce qui a pu se passer, mais je suis vivante. Genre!... Je n'ai pas le temps de vivre et, surtout, je suis isolée. C'est ça le pire, j'imagine. Ne pas avoir de temps à donner à qui que ce soit. Ce n'est même pas une question d'égoïsme. Ou à peine. Juste une question de survie. Enfin, voilà ma vie en ce moment. Un jour, bientôt, je pourrai me remettre à penser, à lire, à voir des gens, mais pour l'instant c'est ça. Je ne m'en plains pas. Il y a si longtemps que je rêvais à cette vie. J'aurais simplement préféré qu'elle commence avant. Ainsi, en ce moment, je serais un peu passée à autre chose, j'aurais trouvé une sorte d'équilibre. Patience.

C'est drôle. Ces derniers mois j'en étais venue à penser que je n'écrirais peut-être même plus dans cet espace et me revoilà sans crier gare. Je ne sais pas pour combien de temps, je ne sais pas si je reviendrai souvent, enfin, en ce moment précis, me voilà de retour. J'étais peut-être devenue lâche. Peut-être ne suis-je plus. Momentanément.

*****

Professionnellement, je suis accomplie. Je fais enfin ce que j'aime. C'est déjà ça de pris.

Il y a peut-être un lien entre ma lâcheté qui m'empêche d'écrire et mon épanouissement professionnel. Qui sait? Une chose est certaine, ma profession n'est pas l'école du courage. (Affirmation gratuite et pourtant fondée que je n'appuierai pas pour mille et une raisons.)

*****

Wow. J'écris. Je n'en reviens pas. Ça vaut ce que ça vaut, mais j'écris. Je le répète parce que j'ai peine à y croire. Je crie dans le désert, je sais, je ne suis pas dupe, mais je crie. C'est déjà ça de pris.

*****

À moins que ce ne soit que l'effet du printemps.

Eh bien, soit.

*****

Je ne me relirai peut-être pas. J'effacerais peut-être tout ce que je viens d'écrire. Et là, je me mépriserais complètement. Espérons donc que cela se tienne d'une traite.

*****

Épanouie professionnellement et mélancolique. Juste ciel! Je suis un cliché de trentenaire. Heureusement (?), ma colère ne me quitte pas. Il y a cette colère sourde et constante qui me tient en vie. Une colère sans objet ou avec une multitude d'objets, selon les jours. Heureusement (?) que j'ai l'habitude de retourner ma colère contre moi parce qu'autrement je passerais mon temps à tout casser. Faut pas s'inquiéter, je suis bien domestiquée.

*****

C'est justement ma colère qui m'amène ici. Je suis allée voir un spectacle hier suite à une bêtise incompréhensible de ma part. Je prenais une pause, un samedi matin où j'étais absorbée par le travail, et j'ai aperçu dans mes actualités sur Facebook l'annonce d'un spectacle qui revenait à Montréal. J'étais persuadée que c'était un spectacle que nous avions manqué le printemps dernier. Je n'ai pas vérifié. Histoire ridicule. J'étais prise dans la frénésie d'achats de billets de spectacle qui nous a saisies Amélie et moi dernièrement. Bref, je me suis trompée. Ce n'était pas du tout le spectacle que nous avions manqué... Rien à voir...

Je suis donc allée voir ledit spectacle que je n'avais pas vraiment envie d'aller voir avec une amie hier soir. Il n'était pas question pour Amélie d'aller voir un spectacle de danse de doigts. Quant à moi, je trouvais quand même ça trop bête de manquer un spectacle dont on avait dit tant de bien.

J'aurais peut-être dû rester à la maison. Je ne me serais pas levée ce matin à 5h pour travailler dès l'aube.

Enfin, sur le coup, je trouvais ça mignon. J'étais un peu ébaubie par le succès du spectacle, certes, quoiqu'en même temps il n'y a rien d'étonnant dans ce succès. Joli spectacle. Réconfortant avec ses clichés sur la nostalgie et sur le grand amour. Ce matin, en y repensant, ce joli spectacle me rend pourtant furieuse. Je dois bien être une des premières personnes à être en criss à cause de ce spectacle...

Le spectacle était traversé par cette histoire d'une femme qui, à l'âge de 12 ans, a connu le grand amour. Un amour de treize secondes. Sans blague. C'est ça que la narration pseudo-poétique essayait de nous faire gober. Rien ne serait comparable à cet amour de treize secondes qu'a vécu cette petite fille avec un garçon dont elle a frôlé les mains pendant treize secondes. Mignon comme tout, n'est-ce pas?

J'ai déjà parlé de cette idée il y a quelques années, idée très répandue, mais je n'en démords pas, ça me rend furieuse. Y a-t-il rien de plus bête que de penser que le grand amour serait cet amour éphémère qu'on a vécu naguère, amour impossible mais si intense par son impossibilité même? Je la trouve insultante et stupide cette idée. Elle ne sert qu'à justifier notre lâcheté et la médiocrité de notre existence. Si tu n'as pas le courage d'être à la hauteur de tes désirs et de tes passions, c'est fucking tant pis pour toi!

Au-delà de cette crétinerie, c'est l'idée même d'un spectacle rassurant qui me donne le goût de tout casser. A-t-on vraiment besoin d'être réconforté? Ce réconfort factice, il m'insulte et il me donner le goût de me flinguer.

*****

Je dois retourner à mes obligations de professionnelle épanouie.
 
 
Trame sonore: Keny Arkana - JE VIENS DE L'INCENDIE | Powered by Last.fm
 
 
Julie Boulanger
08 octobre 2012 @ 22:10

La rapidité avec laquelle la vie se trouve métamorphosée me terrifie, même lorsque ce retournement s'opère sous le signe de la joie. Je serai toujours celle qui, à force de guetter le train plantée sur les rails, est persuadée qu'elle finira inévitablement par être broyée par celui-ci.

VisforVictor

Il faudrait bien que je finisse par m'affranchir un jour de ce sens de la catastrophe... Je déteste assez le fatalisme familial pour y arriver sans trop de peine, non? 

À ma défense (contre qui, allez savoir...), je rappellerais que j'ai bien raison de me méfier des retournements puisque, l'an passé, après avoir connu l'un des plus heureux retournement (celui d'enseigner enfin), j'ai vécu l'un des plus douloureux qui soit lorsque Badria et Ferdinand sont morts. 

C'est d'ailleurs par un hasard bien cruel que, depuis des mois, je suis la cible d'attaques de spammers en réponse à mon billet du 15  octobre 2011 qui commençait par: « Hier, ça a fait une semaine que Badria est morte. » À chaque fois que je reçois ces faux commentaires, la première chose que je vois, c'est cette phrase. On voudrait à dessein me torturer qu'on ne ferait pas fait mieux.

Et donc, si on fait le calcul, cela veut dire que ça a fait hier un an que Badria est morte et que demain, ça fera un an que Ferdinand est mort. Et à vrai dire, le temps n'atténue pas grand chose.

*****

La vie continue néanmoins avec des surprises parfois magnifiques. Il y a deux semaines, nous étions persuadées qu'Elstir était la victime d'une terrible malédiction qui faisait en sorte qu'il ne pourrait jamais avoir d'autres compagnons félins. Et aujourd'hui, ça fait 10 jours qu'il y a une nouvelle petite chatte dans sa vie: Zsa Zsa Pouchkine.

Zsa Zsa

Oui, les choses changent très vite parfois. Une journée, nous étions persuadées qu'Elstir serait désormais notre chat unique. Puis, dans l'urgence de la situation, alors que Zsa Zsa avait un pressant besoin d'un foyer, nous avons décidé d'affronter notre angoisse.  Nous n'avions pas ramené Elstir chez le vétérinaire depuis la mort des deux autres parce qu'il semblait en forme, certes, mais aussi, et surtout, parce que la perspective qu'on nous annonce que cet état n'était que très temporaire nous terrifiait. Aussitôt le rendez-vous fut-il pris, aussitôt fis-je persuadée qu'un horrible diagnostic tomberait sur Elstir. Nous avions toujours pensé que les deux autres étaient morts de la péritonite infectieuse féline (qui n'aurait pu être diagnostiquée qu'au moment de l'autopsie que nous n'avons pas demandée). Soudainement, j'ai commencé à croire que c'était peut-être plutôt le sida félin qui était en cause. Puis en moins deux, j'en fus persuadée.

Amélie est allée seule à la clinique vétérinaire le lendemain puisque j'enseignais cette journée-là. J'attendais, pétrifiée, la terrible nouvelle. On ne pouvait que nous annoncer une mauvaise nouvelle, j'en étais convaincue.

J'ai été détrompée: Elstir n'avait ni le sida félin, ni la leucémie féline et il paraissait en parfaite santé, disaient les vétérinaires! Restait la possibilité du coronavirus. S'il était porteur du coronavirus, il était condamné à la solitude comme nous le croyions. Le surlendemain j'ai été à nouveau détrompée: Elstir n'avait ni le coronavirus, ni aucun autre virus. Nous pouvions donc adopter Zsa Zsa!

Après, tout s'est enchaîné si vite... Zsa Zsa est arrivée le lendemain. Et maintenant, ça fait à peine un peu plus d'une semaine qu'elle est avec nous, mais on dirait qu'elle y est depuis des mois. À peine deux jours ont été nécessaires pour qu'elle nous adopte Amélie et moi. Et Louis-Thomas! Il était à la maison lorsque Zsa Zsa a décidé de sortir de sa cachette. Elle nous a adoptés tous les trois en même temps, ce qui est merveilleux puisque, avec nous, c'est avec Louis-Thomas qu'elle passera le plus de temps. Et elle se rapproche peu à peu d'Elstir.

Zsa Zsa

La photo est floue, mais montre un trop beau moment. Depuis trois jours, elle vient se coucher sur moi. Zsa Zsa est extraordinairement affectueuse. Et elle possède un tel sens de l'abandon... Lorsqu'elle vient me voir pour se coller et recevoir des caresses, elle est entièrement absorbée, extatique. Je ne croyais pas qu'un tel abandon était possible. Ça me bouleverse.

Je suis heureuse parce que je sais que sa confiance absolue en nous est justifiée. En même temps, j'angoisse à l'idée qu'elle a failli se retrouver dans un autre foyer, alors que, en vérité, il y a si peu de gens en qui les animaux de compagnie peuvent avoir confiance. Je les compte sur les doigts, ces gens-là... Je pense souvent au sort très cruel des animaux de compagnie qui sont perçus par presque tout le monde, de façon plus ou moins avouée, comme des objets, alors qu'en vérité, ils représentent pour nous une chance inestimables de devenir meilleurs... Alors quand je me rappelle à quel point les humains sont moches, je frémis à la pensée que nos chats, Badria, Ferdinand, Elstir et Zsa Zsa couraient, statistiquement, un risque élevé d'être dans un de ces foyers...

Enfin, cette photo de Zsa Zsa m'émerveille et me blesse parce qu'elle exprime une immense douceur et une parfaite sensibilité dans un monde sinistre où la douceur et la sensibilité sont constamment broyées...

 
 
Julie Boulanger
24 septembre 2012 @ 10:00
Ce matin, Amélie prend l'avion pour aller enseigner à quelques heures de Montréal. Nous serons séparées aujourd'hui et demain, et, pire encore, nous dormirons l'une sans l'autre cette nuit. Avant son départ, nous nous sommes souvenu que nous avions une seule brosse à dent. À quoi, diable, cela nous servirait-il d'avoir deux brosses à dents alors qu'une seule brosse à dents électrique fait très bien l'affaire, alors que nous sommes toujours ensemble?

Nous ne dormons jamais l'une sans l'autre. La dernière fois que nous avons dormi l'une sans l'autre, c'est lorsqu'Amélie était allée à un colloque à Chicoutimi il y a à peu près trois ans. (Peut-être moins, peut-être plus, je ne sais plus, mais ça fait longtemps, quoique jamais assez.) C'était en février. Nicolas Ciccone dormait dans le même hôtel qu'elle, le salopard. Oh, je ne me soucie pas vraiment de Nicolas Ciccone, mais je trouve quand même ironique et injuste (oui!) que Nicolas Fucking Ciccone se trouvait alors plus près de ma femme que moi. (Je crois que j'ai assez répété le nom Nicolas Ciccone.) Je ne sais pas trop comment je réussirai à m'endormir loin de ce corps adoré, bien honnêtement. Que ferai-je de mes bras? Que respirerai-je d'autre que son odeur? Ça suce. Big time. Enfin, c'est une très bonne nouvelle qu'elle enseigne alors j'y survivrai. Du reste, ça n'arrivera que sept fois. Que sept fois, oui. Ce n'est pas tant que ça, non? C'est acceptable. Endurable. Mais ça paraissait beaucoup moins pire en théorie que ce ne l'est en pratique. 

Si les gens savaient à quel point nous sommes toujours ensemble Amélie et moi, ils seraient horrifiés, scandalisés même, peut-être. Il est insensé d'être aussi souvent ensemble, il est insensé de ne pas avoir de jardin secret, insensé de mettre tous les oeufs dans le même panier, insensé de vivre ainsi. Peut-être. Mais ce que ces gens qui pourraient penser ceci ne comprennent pas, c'est que nous sommes en vérité capables de vivre l'une sans l'autre. Simplement, la vie est mille fois moins intense, belle, stimulante, riche lorsque nous sommes séparées l'une de l'autre que lorsque nous sommes côte à côte. Être loin d'Amélie, c'est percevoir seulement 2 couleurs plutôt que 2 millions (la capacité, paraît-il de l'oeil humain), c'est vivre dans la tiédeur (alors que Dieu vomit les tièdes, comme on le sait), c'est vivre dans l'indifférence, l'insignifiance. Alors, entre vous et moi, pourquoi me contenterais-je donc d'une vie diminuée? Simplement pour mener une existence dite normale? Qu'on ne se demande pas ensuite pourquoi le monde se meurt d'ennui!

Je dis ça, remarquez, mais je sais bien que je m'invente des adversaires imaginaires. Les gens ne nous reprochent jamais ce qu'ils qualifieraient chez autrui de « dépendance affective ». Peut-être n'osent-ils tout simplement pas? Ils ont bien raison, d'ailleurs! Bien qu'ils ne nous le disent pas, je sais pourtant que, en général, ils n'en pensent pas moins. À quelques exceptions près.

Lorsque je suis allée visiter notre ami à l'hôpital l'autre jour (notre ami qui devrait normalement être maintenant chez lui si tout s'est passé comme prévu; joie!), je lui ai annoncé qu'Amélie et moi enseignons cet automne. Quand je lui ai dit qu'Amélie enseignerait à quelques centaines de kilomètres de Montréal, il s'est exclamé, désolé : « Oh mais vous serez donc séparées ! » Sa réaction m'a fait drôlement plaisir. Je lui ai alors expliqué qu'Amélie ne devrait s'éloigner que pendant quelques jours en tout pendant la session. N'empêche, ça m'allait droit au coeur qu'il comprenne si parfaitement ce qu'une séparation pouvait signifier pour nous. Seuls les gens très proches de nous (très proches en esprit, s'entend, la proximité la plus importante qui soit) comprennent la nature particulière de notre amour. 

*****

Parlant d'amour, nous sommes allées voir l'autre soir l'adptation cinématographique de Wuthering Heights par Andrea Arnold. C'était magnifique.

wuthering

Après le film, Amélie m'a dit quelque chose qui m'a bouleversée. Pour ceux qui ne le savent pas (j'étais du nombre, n'ayant jamais lu le livre), cette  oeuvre raconte l'histoire d'un grand amour impossible, vraiment impossible, pas comme dans une chanson « d'amour » pop. Mon amoureuse, donc, m'a dit que ce qui l'avait attristée le plus en regardant le film, c'est de penser qu'à une autre époque, nous n'aurions pas pu nous aimer librement, que nous aurions eu des maris plates et que si nous avions réussi à nous aimer, ça aurait été dans le secret. Ça m'a rendue très triste à mon tour et j'ai été saisie de vertige, d'autant plus que la vérité est que dans bien des lieux encore aujourd'hui il nous serait impossible de nous aimer au grand jour. Je souffre en pensant à tous ces gens qui s'aiment et ne peuvent pas vivre cet amour. La vérité est qu'il n'y a rien que je trouve plus beau au monde que l'amour, qu'il n'y a rien que je considère plus précieux ou plus important. En même temps, je considère cette affirmation extrêmement cruelle puisqu'il me semble que c'est sans doute ce dont le monde manque le plus, d'amour, à tout le moins dans les pays les plus fortunés... (Honnêtement, je ne sais pas ce qu'il en est de l'amour dans les conditions d'extrême pauvreté...)

*****

Bref, je devrai tenter de vaquer à mes occupations en l'absence d'Amélie jusqu'à demain soir, je devrai tenter de faire autre chose que d'errer en m'ennuyant d'elle. J'essaierai. D'autant plus que je sais qu'il n'y a rien qui lui ferait plus plaisir que de savoir que j'ai passé de longues heures à écrire. J'essaierai donc. Toute ma préparation de cours pour cette semaine est déjà faite alors je devrais consacrer mon temps à l'écriture avant de me lancer dans la correction, puis dans la préparation du reste.

Après ces exercices de réchaufemment, je vais sauter dans la douche, puis essayer d'écrire autre chose.
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Trame sonore: Jorane - Stay | Powered by Last.fm
 
 
Julie Boulanger
22 septembre 2012 @ 13:06
Je me sens écrasée par le quotidien, étouffée. Entretenir la maison, préparer la liste d'épicerie, faire des courses, cuisiner, c'est remonter inlassablement une roche au sommet d'une montagne. Je suis Sisyphe avec un aspirateur et un couteau. Toujours plus de poussière à ramasser, de légumes à peler, trancher. Je vais finir ensevelie sous les légumes, noyée dans la poussière.

Qu'on ne se méprenne pas: je ne méprise pas le quotidien. Il y a quelque chose de très noble dans le fait de s'occuper de tâches modestes. Mais je vois le temps filer et je me sens incompétente. Et lente. (On me l'a assez répété ou fait sentir pour que je m'en rappelle toute la vie). Désorganisée aussi. Oh oui, si complètement désorganisée. Alors je reviens toujours à ce point où je me réfugie dans l'immobilité complète parce que je suis convaincue que tout ce que j'ai à accomplir est au-dessus de mes forces, que d'aucune manière je ne pourrais en venir à bout. Peut-être ai-je raison, peut-être ai-je tort. Je ne sais pas.

Je sais très bien d'où vient ce sentiment. Je pourrais disserter pendant des centaines de pages à ce sujet. Ce n'est en rien un mystère. Alors comment se fait-il que je n'arrive pas à m'en défaire? Je ne comprends pas comment certaines amies font pour être de parfaites femmes de maison... Je ne suis que parfaitement inadéquate. Parfois je crois que je finirai la tête dans le fourneau. Sans doute vaut-il mieux que nous n'achetions pas de cuisinière à gaz.

*****

Je m'étais dit en me couchant: « Demain matin je me lèverai et lirai la poésie de Marie Uguay. Ça commencera bien la journée. » Puis je me suis levée et ai pensé à tout ce que je devrais faire aujourd'hui. Alors je n'ai rien fait. Ni lu Marie Uguay ni quoi que ce soit. J'ai erré et c'est à peu près tout. Ah oui, j'ai pris rendez-vous chez la coiffeuse. Mon grand accomplissement de la journée. Wow! Sabrons le champagne!

Maintenant je dois m'activer. Il n'y a plus rien dans le frigo et je dois partir pour mon rendez-vous dans moins d'une heure. 

L'avantage de tout ça, c'est que ça m'a donné le goût de trouver refuge dans l'écriture. C'est au moins ça de pris.
 
 
Trame sonore: Einstürzende Neubauten - Negativ Nein
 
 
 
Julie Boulanger
18 septembre 2012 @ 07:33
Ce matin, je me suis réveillée le coeur rongé par l'angoisse.

Avant de me coucher, j'avais cherché dans les rayons de nos bibliothèques le livre avec sa dédicace, mais ne l'avais pas trouvé, n'avais trouvé que l'autre livre sans dédicace, précieux, mais pas autant. Ces quelques mots, c'est une des seules traces de notre lien et j'ai si peur de ne devoir me contenter que de traces, alors si même les traces disparaissent...

Pour me rassurer, je me suis convaincue hier soir qu'il me serait facile de le trouver aisément au réveil, ai-je pensé. Mais au réveil, il y a une heure, c'est presque en panique que je me suis dirigée vers les rayons de nos bibliothèques. 

On s'énerverait à moins. C'est le chaos complet. Il y a beaucoup plus de livres que ne peuvent en contenir nos bibliothèques et le tiers des livres n'est pas à sa place puisque nous passons notre temps à ouvrir nos livres et ne les rangeons par la suite que trop rarement. J'ai cherché partout pendant de longues minutes et n'ai rien trouvé. Le livre est si petit en plus, comment le repérer?

Et si j'écris, c'est simplement pour me calmer parce que je dois travailler et que je ne sens pas que je parviendrai à mettre la main dessus de toute façon... Il s'en faudrait de peu pour que je me jette dans le lit pour sommer Amélie de se lever et de chercher le livre... Je vais simplement espérer qu'elle se lève bientôt et tenter de travailler en attendant...

*****

Édité à 7:45:

J'ai une femme magique!

Amélie s'est levée. Je lui ai lancé innocemment: « J'ai écrit dans LJ... » (Ce qui était bien, en vérité, digne de mention puisque je n'avais pas écrit dans ce blogue depuis 4 mois, absorbée par mes cours d'été... Il faut vraiment que je mette fin à ces interruptions constantes...) Amélie m'a demandé: « L'as-tu trouvé? » Je me suis exclamée piteusement: « Non! » Elle m'a dit qu'il était pourtant avec l'autre, s'est retournée, l'a trouvé et me l'a donné.

Parle-moi d'un happy ending!

 
 
Julie Boulanger
04 mai 2012 @ 22:10
« We're not bad people, we just come from a bad place. »

Je suis obsédée par cette phrase prononcée dans Shame par Sissy, la soeur du personnage principal, qui est bien plus que l'érotomane auquel l'a réduit la réception, davantage une sorte de Patrick Bateman mélancolique et de protagoniste de tragédie. Le film se construit d'ailleurs comme une tragédie et s'éloigne en ce sens au caractère moralisateur qu'on a pu lui prêter.

Cette phrase n'est jamais expliquée dans le film et c'est sans doute pourquoi elle s'en détache et me hante sans que jamais je ne puisse même comprendre précisément ce qu'elle signifie pour moi.

Il est faux de dire que je viens d'une bad place. Je viens d'une famille aimante, d'une banlieue tranquille. Et pourtant, j'ai cette conviction qu'I just come from a bad place. Ce n'est peut-être pas à titre personnel, peut-être dois-je vraiment retenir le we du we just come from a bad place. Après tout, nos origines, qui que nous soyons, où que nous soyons, sont toutes violentes.

Peut-être aussi que je pense à une communauté précise originaire d'un tel lieu, de cette communauté à laquelle je me rattache le plus, celle qui connaît l'existence du black lodge... 

Oui, s'il y a une communauté à laquelle je crois appartenir, c'est une communauté d'êtres obscurs: mélancoliques, pessimistes ou violents, ou tout ça à la fois. Je ne peux pas me le cacher, les êtres dont je me sens le plus près ou que j'aime le plus sont habités par cette force obscure, qui effraie ou éloigne la plupart des gens, à moins qu'elle soit bien dissimulée. Et pourtant, j'ai parfois l'impression d'être trop joyeuse pour les plus mélancoliques, trop optimistes pour les plus pessimistes et trop tendres pour les plus violents, et j'ai peur que ces gens que j'aime le plus, ces gens qui sont trop obscurs pour la majorité, mais juste assez pour moi, me méprisent au fond parce qu'ils méprennent cette douceur toute relative, cette joie toute relative et cet optimisme tout relatif pour de la faiblesse... Qu'importe, ce sont eux que j'aime par-dessus tout et si jamais ils pensaient ainsi, je sais qu'ils ont tort...

*****

Aujourd'hui, nous avons décidé de rester toute la journée à la maison. L'envie de partir à Victoriaville nous tenaillait. Mais avec cette entrevue que je dois passer lundi, il vaut mieux, sans doute, que nous restions à la maison. Ironie du sort, je suis rivée à mon écran. Je suis de façon obsessionnelle ce qui se passe sur Twitter et ce qu'on rapporte dans les sites de nouvelles.

Je ne peux pas me cacher que je ne saurais trop où me placer si j'y étais. Il y a une tension insoluble entre mes convictions radicales et mes réserves éthiques fondamentales sur leur mise en action. Je suis confinée à l'immobilisme.

Mardi, nous sommes allés Amélie, Louito et moi à la manif anticapitaliste. Après à peine un peu plus d'une demi-heure de marche, les premières altercations entre la police et les manifestants ont commencé. Rien d'étonnant, non seulement compte tenu du climat actuel mais en considérant toutes les personnes qui sont tombées sous les balles du SPVM dans la dernière année. J'aurais voulu rester plus longtemps, j'espérais d'une certaine façon que les choses se calment, mais c'était un instant de naïveté impardonnable de ma part. Pourquoi, du reste, les choses auraient-elles dû se calmer? Louito m'a dit qu'arrivé à un tel stade, il faut soit être prêt à affronter les policiers ou qu'autrement il est préférable de partir. Nous sommes donc partis. J'ai beau hurler contre la violence policière, invectiver les paci-flics en cercle fermé, je n'ai juste pas ce qu'il faut pour m'opposer en acte à la répression...

 
 
Trame sonore: Depeche Mode - Damaged People
 
 
Julie Boulanger
29 avril 2012 @ 13:39
En écrivant mon billet, j'étais portée par l'urgence, sachant que cette exaltation qui m'habitait cèderait rapidement la place à autre chose de plus obscur, de plus violent. La paix n'est jamais qu'un état temporaire. Je voulais inscrire ce sentiment furtif avant qu'il ne disparaisse.

Je ne m'étais pas trompée. Dès jeudi soir, l'exaltation s'est effacée derrière les tourments, précisément autour de la question de la violence. Troublée par de nouvelles perspectives, j'ai passé les nuits suivantes à me réveiller à tout moment, ne pouvant en démordre. Puis, une rage croissante a succédé à ces questionnements qui me laissaient sans répit. Hier, je me sentais consumée par ma propre violence. J'ai cherché frénétiquement un moyen d'échapper à ce tourbillon trop familier qui me conduit à la passivité complète. Henri Michaux sans doute pourrait me donner un peu de répit. Seul le négatif m'apaise.

Je feuilletais frénétiquement les pages de La Vie dans les plis en cherchant ces mots clés qui ne me libéreraient pas. J'ai trouvé le poème « Qu'il repose en révolte », poème que j'avais oublié, que je n'avais en fait jamais remarqué, allez savoir pourquoi, et je me suis sentie bien pendant quelques instants. Je me suis dit: « Oui, voilà, lisons Henri Michaux. » Mais rien à faire. Je n'arrivais pas à m'habituer à la succession des poèmes. Il m'aurait fallu relire le même toute la journée et je ne pouvais m'arrêter sur quoi que ce soit.

Seule une longue marche au soleil est venue à bout de moi momentanément. Je marchais en écoutant de la musique à tue-tête, avec mes écouteurs qui m'isolent presque totalement des bruits extérieurs. J'avançais parmi la foule du Village puis du Quartier Latin avec une vague impression d'irréalité. J'avais beau voir les gens, puisque je ne les entendais pas, il me semblait que j'étais isolée, détachée d'eux et de moi-même. À la Bibliothèque nationale, j'ai rapidement mis la main sur des albums que j'espérais juste assez épiques sans être grandiloquents, trame sonore parfaite pour mon état d'esprit.

De retour à la maison, la colère a repris ses droits. J'ai cru que le massage qu'était venue me donner mon amie, étudiante en massothérapie, la liquiderait. Un massage au son de Chostakovitch, ça ne peut que faire la job, non? Peine perdue. « Ton dos est complètement noué. Il aurait fallu que je te masse pendant trois heures. » 

Aux grands maux les grands remèdes! Nous avons affilé les cocktails jusqu'aux petites heures du matin. Là où le reste échoue, l'alcool réussit généralement. Je ne savais même pas que j'étais capable de boire autant, qui plus est, sans être malade. Des Killer Kool Aid, voilà tout ce dont j'avais besoin au fond. Une dizaine de drinks qui se boivent comme du jus, de la musique et des conversations déprimantes, ça vient à bout de tout.

Me voilà donc plus épuisée qu'apaisée. Je pourrais méprendre la fatigue du lendemain de veille pour un sentiment calme. Je ne suis pas dupe. Lorsque mon énergie reviendra, le reste suivra aussi. Et je pourrai enfin réfléchir assez pour écrire le texte que j'avais en fait l'intention d'écrire. C'est devenu une habitude, écrire un texte à la place d'un autre...

*****

Qu’il repose en révolte

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n’importent les murs
dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans celui qui ose froisser les cimetières

Dans l’orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.

Dans le fruit de l’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

- Henri Michaux, La Vie dans les plis
 
 
Trame sonore: Chostakovitch - Sonate pour violon, Op. 134 et Op. 147
 
 
Julie Boulanger
26 avril 2012 @ 18:03

Après de longues semaines à avoir l'impression de passer à côté de l'événement, d'abord par nécessité, puis ensuite pour mille et une raisons, parce que je croyais avoir déjà raté le train, parce que je me disais que si je sortais, je ne pourrais réfréner l'envie de tout casser, et surtout, surtout, parce que je me sens toujours mal dans une foule, jamais à ma place, toujours de trop, nous sommes sorties hier soir, Amélie et moi, aux côtés de notre anarchiste préféré. Pourquoi cette manifestation plutôt qu'une autre? Pour la simple beauté d'une manif de soir, parce que le nom « L'hostie de grosse manif » était juste trop parfait -- surtout que la ministre s'offusquait de ce nom blasphématoire et prétendait qu'une ministre ne pouvait prononcer de tels mots, alors que des mots odieux, des mensonges éhontés, elle en a tellement prononcés que je ne comprends même pas comment elle peut continuer de se montrer dans les journaux et à la télé --, parce que ma colère atteint des sommets en raison de l'arrogance des tout-puissants qui ne se cachent même plus d'être des salauds finis ne travaillant que pour les intérêts des leurs, parce que les choses se corsent et que j'ai l'impression que c'est maintenant que ça se décide vraiment, sans rien nier, bien sûr, de tous les efforts accomplis pendant plus de deux mois, de ce courage sans lequel un vrai commencement ne serait pas enfin possible? Pourquoi celle-là plutôt qu'une autre, je ne sais toujours pas.

Lorsque nous sommes arrivées au Parc Émilie-Gamelin, nous sommes restées en périphérie. Ce sentiment d'être de trop refaisait surface, sentiment absurde, bien sûr, puisque qui est de trop dans une manif, n'est-ce pas, sauf ceux qui sont déjà exclus (dont je ne fais pas partie, je dois bien l'avouer), sans compter que l'ambiance festive me tapait sur les nerfs, non parce que je voulais que tout soit saccagé, mais parce que la fête obligatoire m'irrite lorsque les temps me semblent davantage propices à la colère et que je n'avais pas envie que la manif soit infestée par l'industrie culturelle, comme tout le reste, avec l'impératif de fausse gaieté qu'elle impose. Je prends tout trop au sérieux, que voulez-vous, j'avais envie de processions solennelles, ça doit être parce que je suis de la trempe des romantiques révolutionnaires, sans doute, oui, et je m'en porte très bien, je préfère être une grande romantique qu'un ostie de cynique de marde en culottes courtes qui ne travaille qu'à sa propre édification, comme il y en a trop, si originaux se considèrent-ils.

La foule, qui me semblait impressionnante sans que je ne puisse encore en estimer le volume, a fini par se mettre en marche. Un sentiment de joie m'a rapidement gagnée, alors que nous marchions tous à un rythme énergique, enivrant. À peine avions-nous marché quelques mètres que mon coeur s'est emballé. Tandis que nous montions Berri, que des manifestants remplissaient tout l'espace, que je voyais des gens monter de chaque côté alors que je restais au centre, j'ai été submergée d'une émotion si vive, telle que je n'en avais jamais connue au milieu d'une foule, j'avais juste envie de pleurer tellement je trouvais ça beau, mais je ne pouvais tout de même pas me mettre à pleurer comme ça, alors je ravalais mes larmes, et j'avais l'impression d'être dans le Goliath à La Ronde.

L"hostie de grosse manif - 25 avril 2012

La marche s'est poursuivie encore un bon moment dans ce sentiment de joie immense, nous avons tourné sur Cherrier, redescendu par St-Denis puis tourné sur Sherbrooke. C'est si beau la rue Sherbrooke le soir, si beau, les gens étaient gais et calmes, je me sentais bien. Je ne voulais pas que cet instant s'arrête et j'avais eu beau penser que si je mettais les pieds dehors, j'aurais envie de tout casser, jamais je ne l'aurais fait, surtout pas à cet instant si beau où le sentiment de solidarité, le sentiment de nous réunir pour une cause commune qui nous dépasse tous m'apparaissait plus important que le reste, plus important que la violence que mérite pourtant toutes ces choses qui nous font constamment violence, que ce sentiment me semblait si précieux qu'il ne fallait pas le briser. Personne autour ne semblait vouloir rompre ce moment, non plus... Et pourtant, lorsque nous sommes revenus sur Sainte-Catherine, nous avons aperçu au loin de la fumée, nous avons entendu des gens huer, nous avons à peine eu le temps de prendre une rue transversale et de nous éloigner rapidement. Si nous avions attendu à peine deux minutes de plus, nous aurions été nous aussi prises au-milieu des policiers qui encerclaient les manifestants... 

 
 
 
 
Julie Boulanger
16 avril 2012 @ 10:59
Je n'ai pas écrit mon texte sur Sloterdijk hier. Amélie et moi avons passé la journée à l'extérieur de la maison. Après un brunch, moment béni, je me suis fait masser par une amie étudiante en massothérapie. Core m'a proposé de faire jouer du Claude Lamothe pendant le massage. Fuck les sons de vagues et les chants d'oiseaux sur fond de musique classique dénaturée qui me crispent nettement plus qu'une musique exigeante énergique et souvent agressive! La richesse de cette expérience sensorielle me fait regretter amèrement la pauvreté de nos vies asservies à l'industrie culturelle. Pourquoi faudrait-il écouter de la musique de marde en se faisant masser, alors que nous sommes plus ouverts et disposés que jamais dans l'état second vers lequel nous conduit cette prise de conscience parfaite de notre corps? Ça me désespère. C'est comme dans les piscines municipales. Pourquoi ruiner cette expérience si riche par laquelle notre esprit s'aiguise au fil de nos mouvements en nous agressant avec des airs mécaniques et vides? Nous nous contentons de si peu... Qu'on ne se demande pas pourquoi après l'ennui domine partout. La ruse de l'industrie culturelle est de nous faire croire qu'elle seule dispose du pouvoir de mettre un terme à notre ennui alors qu'en vérité elle le cultive savamment.

*****

Je semble encore une fois m'éloigner de Sloterdijk, mais ce n'est pas le cas.

Vendredi, je l'évoquais, nous avons rencontré des camarades pour discuter d'un livre de Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain. J'aurais aimé poursuivre un peu plus notre discussion, je prends toujours trop de temps à me réchauffer avant de réussir à parler dans un tel contexte. Je n'étais pas encore lancée. J'aimerais donc partager de brèves réflexions sur le texte de Sloterdijk qui parle de la fin de l'humanisme.

Le philosophe allemand définit l'humanisme à travers la création d'amitié par le biais de l'écrit. Les écrivains de l'Antiquité auraient selon lui tenu ce pari fabuleux qui consiste à «expédier [des] lettres en direction d'amis non identifiés». Sloterdijk salue la « remarquable réceptivité » des Romains qui furent, comme on le sait, d'importants destinataires des Grecs. Pour éclairer cette relation entre l'écrivain et ses destinataires inconnus, il évoque Nietzsche: « D'un point de vue érotologique, l'amitié hypothétique entre le rédacteur des livres ou des lettres et les récepteurs de ses messages constitue un cas d'amour du plus lointain -- tout à fait dans le sens où l'entendait Nietzsche, lequel savait que l'écrit est le pouvoir de transformer l'amour de l'immédiat et du prochain en un amour pour la vie inconnue, éloignée, à venir ».

Ce passage, qui se situe au début du texte, a suffi à me jeter dans un certain désarroi. Il est difficile de ne pas succomber à la nostalgie en lisant l'essai de Sloterdijk, bien que celui-ci explore l'humanisme dans sa complexité, sans idéalisation, et montre, par exemple, que l'imposition de canons participe à la fois d'un apprivoisement (positif) de l'homme et d'une domestication qui, selon Nietzsche, rend l'homme plus petit. À tout prendre, il est pourtant difficile de ne pas croire que nous n'avons gagné que très peu de liberté en chemin et bien davantage perdu, à commencer par cet amour pour la vie inconnue, éloignée, à venir.

Plus que jamais, asservis entièrement par l'industrie culturelle, nous n'en avons que pour l'immédiat et le prochain. Comble de malheur, l'idéologie pédagogique actuelle veut que l'enseignant travaille à partir de ce qui est familier à ses étudiants. Quoique le principe se défende, le problème est qu'il n'y a qu'un pas entre l'utilisation du familier et le cloisonnement dans celui-ci. Il ne fait pas de doute: nous sommes baisés. L'école devrait nous sortir de ce réflexe dangereux qui nous appauvrit, mais elle ne connaît même plus son devoir. On demande constamment à l'enseignement de défendre la pertinence du lointain. Le familier fait figure de loi. On pourrait croire que les gens se sentiraient embarrassés de ne s'intéresser qu'à ce qui ne les bouscule pas, qu'à ce qu'ils connaissent, mais il n'en est rien. Et puisque, par exemple, à peu près tout le monde se croit passionné aux voyages, les gens sont convaincus de posséder une ouverture et une curiosité incontestables. Ce qui est faux, bien sûr. Nous sommes ignorants et fermés. À tout le moins avions-nous conscience par le passé de ne nous intéresser qu'à notre lopin de terre...

En lisant Sloterdijk, je me surprenais donc à rêver et à pleurer cet amour disparu, peut-être irrévocablement, pour la vie inconnue, éloignée, à venir. Car cet amour n'est pas seulement celui qui est capable de nous faire apprécier les oeuvres du passé, il est celui qui nous incite à aimer l'Autre, il est celui qui nous permet de croire à un monde différent, d'imaginer celui-ci...
 
 
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