J'ai déjà écrit en ces lieux que je sentais que je bénéficiais d'une innocence qui, je le savais, ne pouvait qu'être en sursis. Je sais depuis longtemps que j'approche à grands pas de cet âge où il est de plus en plus improbable de ne pas avoir connu l'expérience de la mort d'un proche et je ne manque pas de témoigner autant que possible de ma reconnaissance par rapport à cette chance inouïe.
Eh bien voilà, je ne suis plus parfaitement innocente. Encore un peu, certes. Après tout ça fait plus de dix ans que nous nous étions rencontrées et bien plus longtemps que ça encore que nous étions devenues presque complètement étrangères l'une à l'autre. Et pourtant, elle était là quelque part dans le monde, tout près de cette maison où j'ai passé un peu plus de la moitié de ma vie, et maintenant elle n'y est plus. Elle n'est plus nulle part. Ça fait déjà quelques mois de ça et je ne le savais même pas.
J'avais toujours redouté qu'une situation similaire m'arrive. Je l'avais plusieurs fois imaginée. Je suis ainsi... Comme bien des gens, j'imagine, du reste. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours pensé à la mort sans pourtant devenir vraiment familière avec elle. Et donc, j'ai imaginé des dizaines de fois ce genre de scénario, en me disant à chaque fois que ce n'était qu'une fabulation, que ça n'arriverait pas. Certes, j'avais des raisons de redouter cet appel particulier. Je me disais qu'il était trop étrange de téléphoner comme ça out of nowhere à une personne à qui on n'a pas parlé depuis près de dix ans pour participer à une sorte de retrouvailles, je me demandais aussi ce que je pourrais bien lui dire si jamais je tombais bien sur elle. Il y avait toutefois cette autre pensée, beaucoup plus terrifiante. J'avais entendu dire qu'elle avait été très malade l'an dernier. Mais n'ayant pas eu de nouvelles, je me disais qu'elle avait dû s'en sortir, que forcément s'il lui était arrivé quelque chose, j'en aurais été informée. Eh bien, non. Les choses ne se passent pas forcément ainsi. Il arrive que des gens disparaissent sans qu'on ne le sache. Elle est morte de la même façon dont elle a vécu, dans l'effacement le plus total. Avant de téléphoner au numéro de ses parents que, je le savais, elle n'avait jamais quittés, j'ai envisagé qu'on me dirait cette chose: « Ah mais, tu ne le savais pas? Elle est morte... » Puis je me suis dit que, comme à l'habitude, je m'inquiétais pour rien, que c'était impossible. Quand j'ai entendu le répondeur de ses parents, je me suis sentie soulagée. J'ai reconnu la voix de sa mère et me suis dit que la vie suivait donc son cours. J'ai laissé un message enthousiaste et un peu nerveux où je disais que je ne savais pas si je pouvais encore rejoindre mon amie à ce numéro, que si c'était le cas, j'apprécierais beaucoup qu'elle m'appelle ou sinon qu'on m'appelle pour me donner ses coordonnées puisque nous organisions avec notre gang d'amies du secondaire des retrouvailles et que nous aimerions beaucoup qu'elle se joigne à nous.
Quelques minutes plus tard, mon téléphone a sonné. C'était la mère de mon amie. J'ai répondu du ton le plus enjoué. Elle m'a dit qu'elle avait eu mon message et qu'elle retournait mon appel. Et c'est là qu'elle a ajouté:
- Mais Karine est décédée en mars dernier...
- Ah, je suis désolée, je suis vraiment désolée... Je ne savais pas...
- Je croyais que tu savais...
- Non, je ne savais pas. Je suis tellement désolée...
- Ah, je pensais que tu savais qu'elle était malade. Mon mari avait croisé tes parents à l'épicerie et il leur avait dit que Karine était malade.
- Euh, oui, je savais... Ils me l'avaient dit.
- Ah, ils ne devaient pas savoir qu'elle était morte.
- Non, ils ne le savaient pas. Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies...
- Elle a lutté un an contre son cancer. Elle a eu trois chimios. On a eu une année difficile. Elle avait seulement 31 ans... Mais elle a lutté jusqu'au bout.
- Oui, c'est l'important... Toutes mes sympathies... Je vais informer nos amies...
- Merci.
- Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies. Courage... Merci beaucoup de m'avoir appelée... Au revoir...
- Au revoir...
C'était un enchaînement de banalités et de maladresses. Que peut-on dire à un parent qui a perdu son enfant d'à peine 31 ans? Que peut-on dire à quelqu'un qui a perdu un proche? Que peut-on dire alors qu'on vient de laisser un message à un mort sur le répondeur de ses parents qui doivent encore porter bien lourdement son deuil? Je me sentais tellement stupide.
Et ignoble, en vérité. Immonde. Évidemment, il ne serait jamais venu en tête à sa mère de faire des reproches à tous ceux qui n'avaient pas été là pour sa fille. Mais oui, je savais qu'elle était malade et je n'avais rien fait pour la revoir. Je n'étais pas allée la voir à l'hôpital. J'imagine que j'espérais que sa maladie disparaisse du jour au lendemain. Un cancer... Elle avait aussi croisé mes parents un jour peu avant sa maladie. Elle leur avait dit qu'elle aimerait que je la contacte. Peut-être faisait-elle la conversation, tout simplement. Peut-être. Mais la vérité est que je savais qu'elle vivait dans un isolement presque total. Et je n'ai rien fait pour la contacter. Quand j'ai su qu'elle était malade, je n'ai rien fait non plus. Mes parents m'avait rappelé à deux ou trois reprises qu'elle aimerait que je la contacte et je n'ai rien fait. Ils doivent trouver que leur fille est un monstre. Ils ne feraient jamais quelque chose comme ça, eux. Ils ne me diraient jamais non plus qu'ils trouvent que je suis un monstre. Ils n'oseraient même pas le penser. Et pourtant, à quoi bon défendre constamment l'importance de la compassion, à quoi bon s'inquiéter du sort des esseulés si on est absent pour les gens dont on a pu être si proche dans le passé?
Certes, j'avais mes raisons. Que nous serions-nous dit, me répétai-je? Que partagions-nous désormais? Et comment aurais-je pu lui parler de ma vie à elle que je devinais profondément malheureuse, même si elle ne le montrait pas, puisqu'elle ne l'a jamais montré. Elle n'a jamais rien montré. Que s'est-il produit pour qu'elle se referme si complètement, pour qu'elle devienne impénétrable? Alors je n'osais pas. Je me sentais gênée. Mais n'est-ce pas précisément vers ceux qui n'osent rien demander qu'il faudrait aller?
Je ne sais pas si j'ai été plus égoïste ou lâche. Peut-être ne voulais-je pas de cette souffrance que je devinais. Peut-être ne supportais-je pas ce sentiment troublant d'avoir été à la fois si intime et si étranger à quelqu'un. Nous avons passé tellement de temps ensemble quand nous étions enfants puis plus tard, adolescentes, tant de soirées à parler de tout et rien au téléphone et à rire surtout, à partager des fous rires pas possibles. Nous ne nous disions pas grand chose, en réalité. À l'époque ça ne me dérangeait pas ce genre de choses. Quand on est enfants ou adolescents, on s'en fout de nos différences, on savoure seulement le plaisir d'être ensemble. Vous ne m'entendrez pas souvent savourer l'innocence perdue, mais cette fois, je vais y succomber. On avait tout vrai en savourant simplement le plaisir d'être avec des gens qu'on aime. Adulte, on se perd dans des considérations si peu importantes. Quelle importance, les mots, quelle importance, ce qu'on fait ensemble?
Je me suis trompée et j'ai été lâche. Il n'y a pas grand chose de plus à ajouter. J'ai passé des heures, des journées entières avec Karine, j'ai vécu avec elle des moments extraordinaires pendant mon enfance et des moments de plaisir incomparable avec elle et nos amies pendant notre adolescence, puis je ne l'ai plus revue, pour une foule de raisons, sans doute entre autres parce que je voyais chez elle mon isolement passé. Et maintenant, elle est morte. Aucune de ses amies d'enfance et d'adolescence ne l'a accompagnée dans son agonie, aucune de ses amies n'est allée à son enterrement. Nous n'étions pas là, je n'étais pas là. À quoi bon me perdre en idéaux altruistes quand je ne suis même pas là pour ceux qui ont besoin de moi?
Ce n'était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.
Eh bien voilà, je ne suis plus parfaitement innocente. Encore un peu, certes. Après tout ça fait plus de dix ans que nous nous étions rencontrées et bien plus longtemps que ça encore que nous étions devenues presque complètement étrangères l'une à l'autre. Et pourtant, elle était là quelque part dans le monde, tout près de cette maison où j'ai passé un peu plus de la moitié de ma vie, et maintenant elle n'y est plus. Elle n'est plus nulle part. Ça fait déjà quelques mois de ça et je ne le savais même pas.
J'avais toujours redouté qu'une situation similaire m'arrive. Je l'avais plusieurs fois imaginée. Je suis ainsi... Comme bien des gens, j'imagine, du reste. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours pensé à la mort sans pourtant devenir vraiment familière avec elle. Et donc, j'ai imaginé des dizaines de fois ce genre de scénario, en me disant à chaque fois que ce n'était qu'une fabulation, que ça n'arriverait pas. Certes, j'avais des raisons de redouter cet appel particulier. Je me disais qu'il était trop étrange de téléphoner comme ça out of nowhere à une personne à qui on n'a pas parlé depuis près de dix ans pour participer à une sorte de retrouvailles, je me demandais aussi ce que je pourrais bien lui dire si jamais je tombais bien sur elle. Il y avait toutefois cette autre pensée, beaucoup plus terrifiante. J'avais entendu dire qu'elle avait été très malade l'an dernier. Mais n'ayant pas eu de nouvelles, je me disais qu'elle avait dû s'en sortir, que forcément s'il lui était arrivé quelque chose, j'en aurais été informée. Eh bien, non. Les choses ne se passent pas forcément ainsi. Il arrive que des gens disparaissent sans qu'on ne le sache. Elle est morte de la même façon dont elle a vécu, dans l'effacement le plus total. Avant de téléphoner au numéro de ses parents que, je le savais, elle n'avait jamais quittés, j'ai envisagé qu'on me dirait cette chose: « Ah mais, tu ne le savais pas? Elle est morte... » Puis je me suis dit que, comme à l'habitude, je m'inquiétais pour rien, que c'était impossible. Quand j'ai entendu le répondeur de ses parents, je me suis sentie soulagée. J'ai reconnu la voix de sa mère et me suis dit que la vie suivait donc son cours. J'ai laissé un message enthousiaste et un peu nerveux où je disais que je ne savais pas si je pouvais encore rejoindre mon amie à ce numéro, que si c'était le cas, j'apprécierais beaucoup qu'elle m'appelle ou sinon qu'on m'appelle pour me donner ses coordonnées puisque nous organisions avec notre gang d'amies du secondaire des retrouvailles et que nous aimerions beaucoup qu'elle se joigne à nous.
Quelques minutes plus tard, mon téléphone a sonné. C'était la mère de mon amie. J'ai répondu du ton le plus enjoué. Elle m'a dit qu'elle avait eu mon message et qu'elle retournait mon appel. Et c'est là qu'elle a ajouté:
- Mais Karine est décédée en mars dernier...
- Ah, je suis désolée, je suis vraiment désolée... Je ne savais pas...
- Je croyais que tu savais...
- Non, je ne savais pas. Je suis tellement désolée...
- Ah, je pensais que tu savais qu'elle était malade. Mon mari avait croisé tes parents à l'épicerie et il leur avait dit que Karine était malade.
- Euh, oui, je savais... Ils me l'avaient dit.
- Ah, ils ne devaient pas savoir qu'elle était morte.
- Non, ils ne le savaient pas. Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies...
- Elle a lutté un an contre son cancer. Elle a eu trois chimios. On a eu une année difficile. Elle avait seulement 31 ans... Mais elle a lutté jusqu'au bout.
- Oui, c'est l'important... Toutes mes sympathies... Je vais informer nos amies...
- Merci.
- Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies. Courage... Merci beaucoup de m'avoir appelée... Au revoir...
- Au revoir...
C'était un enchaînement de banalités et de maladresses. Que peut-on dire à un parent qui a perdu son enfant d'à peine 31 ans? Que peut-on dire à quelqu'un qui a perdu un proche? Que peut-on dire alors qu'on vient de laisser un message à un mort sur le répondeur de ses parents qui doivent encore porter bien lourdement son deuil? Je me sentais tellement stupide.
Et ignoble, en vérité. Immonde. Évidemment, il ne serait jamais venu en tête à sa mère de faire des reproches à tous ceux qui n'avaient pas été là pour sa fille. Mais oui, je savais qu'elle était malade et je n'avais rien fait pour la revoir. Je n'étais pas allée la voir à l'hôpital. J'imagine que j'espérais que sa maladie disparaisse du jour au lendemain. Un cancer... Elle avait aussi croisé mes parents un jour peu avant sa maladie. Elle leur avait dit qu'elle aimerait que je la contacte. Peut-être faisait-elle la conversation, tout simplement. Peut-être. Mais la vérité est que je savais qu'elle vivait dans un isolement presque total. Et je n'ai rien fait pour la contacter. Quand j'ai su qu'elle était malade, je n'ai rien fait non plus. Mes parents m'avait rappelé à deux ou trois reprises qu'elle aimerait que je la contacte et je n'ai rien fait. Ils doivent trouver que leur fille est un monstre. Ils ne feraient jamais quelque chose comme ça, eux. Ils ne me diraient jamais non plus qu'ils trouvent que je suis un monstre. Ils n'oseraient même pas le penser. Et pourtant, à quoi bon défendre constamment l'importance de la compassion, à quoi bon s'inquiéter du sort des esseulés si on est absent pour les gens dont on a pu être si proche dans le passé?
Certes, j'avais mes raisons. Que nous serions-nous dit, me répétai-je? Que partagions-nous désormais? Et comment aurais-je pu lui parler de ma vie à elle que je devinais profondément malheureuse, même si elle ne le montrait pas, puisqu'elle ne l'a jamais montré. Elle n'a jamais rien montré. Que s'est-il produit pour qu'elle se referme si complètement, pour qu'elle devienne impénétrable? Alors je n'osais pas. Je me sentais gênée. Mais n'est-ce pas précisément vers ceux qui n'osent rien demander qu'il faudrait aller?
Je ne sais pas si j'ai été plus égoïste ou lâche. Peut-être ne voulais-je pas de cette souffrance que je devinais. Peut-être ne supportais-je pas ce sentiment troublant d'avoir été à la fois si intime et si étranger à quelqu'un. Nous avons passé tellement de temps ensemble quand nous étions enfants puis plus tard, adolescentes, tant de soirées à parler de tout et rien au téléphone et à rire surtout, à partager des fous rires pas possibles. Nous ne nous disions pas grand chose, en réalité. À l'époque ça ne me dérangeait pas ce genre de choses. Quand on est enfants ou adolescents, on s'en fout de nos différences, on savoure seulement le plaisir d'être ensemble. Vous ne m'entendrez pas souvent savourer l'innocence perdue, mais cette fois, je vais y succomber. On avait tout vrai en savourant simplement le plaisir d'être avec des gens qu'on aime. Adulte, on se perd dans des considérations si peu importantes. Quelle importance, les mots, quelle importance, ce qu'on fait ensemble?
Je me suis trompée et j'ai été lâche. Il n'y a pas grand chose de plus à ajouter. J'ai passé des heures, des journées entières avec Karine, j'ai vécu avec elle des moments extraordinaires pendant mon enfance et des moments de plaisir incomparable avec elle et nos amies pendant notre adolescence, puis je ne l'ai plus revue, pour une foule de raisons, sans doute entre autres parce que je voyais chez elle mon isolement passé. Et maintenant, elle est morte. Aucune de ses amies d'enfance et d'adolescence ne l'a accompagnée dans son agonie, aucune de ses amies n'est allée à son enterrement. Nous n'étions pas là, je n'étais pas là. À quoi bon me perdre en idéaux altruistes quand je ne suis même pas là pour ceux qui ont besoin de moi?
Ce n'était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.
Trame sonore: Johnny Cash - Hurt, Nick Cave - Jesus of the Moon, Anita Lane - I'm a Believer
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