Julie Boulanger
11 août 2009 @ 19:50
J'ai déjà écrit en ces lieux que je sentais que je bénéficiais d'une innocence qui, je le savais, ne pouvait qu'être en sursis. Je sais depuis longtemps que j'approche à grands pas de cet âge où il est  de plus en plus improbable de ne pas avoir connu l'expérience de la mort d'un proche et je ne manque pas de témoigner autant que possible de ma reconnaissance par rapport à cette chance inouïe.

Eh bien voilà, je ne suis plus parfaitement innocente. Encore un peu, certes. Après tout ça fait plus de dix ans que nous nous étions rencontrées et bien plus longtemps que ça encore que nous étions devenues presque complètement étrangères l'une à l'autre. Et pourtant, elle était là quelque part dans le monde, tout près de cette maison où j'ai passé un peu plus de la moitié de ma vie, et maintenant elle n'y est plus. Elle n'est plus nulle part. Ça fait déjà quelques mois de ça et je ne le savais même pas.

J'avais toujours redouté qu'une situation similaire m'arrive. Je l'avais plusieurs fois imaginée. Je suis ainsi... Comme bien des gens, j'imagine, du reste. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours pensé à la mort sans pourtant devenir vraiment familière avec elle. Et donc, j'ai imaginé des dizaines de fois ce genre de scénario, en me disant à chaque fois que ce n'était qu'une fabulation, que ça n'arriverait pas. Certes, j'avais des raisons de redouter cet appel particulier. Je me disais qu'il était trop étrange de téléphoner comme ça out of nowhere à une personne à qui on n'a pas parlé depuis près de dix ans pour participer à une sorte de retrouvailles, je me demandais aussi ce que je pourrais bien lui dire si jamais je tombais bien sur elle.  Il y avait toutefois cette autre pensée, beaucoup plus terrifiante. J'avais entendu dire qu'elle avait été très malade l'an dernier. Mais n'ayant pas eu de nouvelles, je me disais qu'elle avait dû s'en sortir, que forcément s'il lui était arrivé quelque chose, j'en aurais été informée. Eh bien, non. Les choses ne se passent pas forcément ainsi. Il arrive que des gens disparaissent sans qu'on ne le sache. Elle est morte de la même façon dont elle a vécu, dans l'effacement le plus total. Avant de téléphoner au numéro de ses parents que, je le savais, elle n'avait jamais quittés, j'ai envisagé qu'on me dirait cette chose: « Ah mais, tu ne le savais pas? Elle est morte... » Puis je me suis dit que, comme à l'habitude, je m'inquiétais pour rien, que c'était impossible. Quand j'ai entendu le répondeur de ses parents, je me suis sentie soulagée. J'ai reconnu la voix de sa mère et me suis dit que la vie suivait donc son cours. J'ai laissé un message enthousiaste et un peu nerveux où je disais que je ne savais pas si je pouvais encore rejoindre mon amie à ce numéro, que si c'était le cas, j'apprécierais beaucoup qu'elle m'appelle ou sinon qu'on m'appelle pour me donner ses coordonnées puisque nous organisions avec notre gang d'amies du secondaire des retrouvailles et que nous aimerions beaucoup qu'elle se joigne à nous.

Quelques minutes plus tard, mon téléphone a sonné. C'était la mère de mon amie. J'ai répondu du ton le plus enjoué. Elle m'a dit qu'elle avait eu mon message et qu'elle retournait mon appel. Et c'est là qu'elle a ajouté:

- Mais Karine est décédée en mars dernier...

- Ah, je suis désolée, je suis vraiment désolée... Je ne savais pas...

- Je croyais que tu savais...

- Non, je ne savais pas. Je suis tellement désolée...

- Ah, je pensais que tu savais qu'elle était malade. Mon mari avait croisé tes parents à l'épicerie et il leur avait dit que Karine était malade.

- Euh, oui, je savais... Ils me l'avaient dit.

- Ah, ils ne devaient pas savoir qu'elle était morte.

- Non, ils ne le savaient pas. Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies...

- Elle a lutté un an contre son cancer. Elle a eu trois chimios. On a eu une année difficile. Elle avait seulement 31 ans... Mais elle a lutté jusqu'au bout.

- Oui, c'est l'important... Toutes mes sympathies... Je vais informer nos amies...

- Merci.

- Je suis vraiment désolée. Toutes mes sympathies. Courage... Merci beaucoup de m'avoir appelée... Au revoir...

- Au revoir...

C'était un enchaînement de banalités et de maladresses. Que peut-on dire à un parent qui a perdu son enfant d'à peine 31 ans? Que peut-on dire à quelqu'un qui a perdu un proche? Que peut-on dire alors qu'on vient de laisser un message à un mort sur le répondeur de ses parents qui doivent encore porter bien lourdement son deuil? Je me sentais tellement stupide.

Et ignoble, en vérité. Immonde. Évidemment, il ne serait jamais venu en tête à sa mère de faire des reproches à tous ceux qui n'avaient pas été là pour sa fille. Mais oui, je savais qu'elle était malade et je n'avais rien fait pour la revoir. Je n'étais pas allée la voir à l'hôpital. J'imagine que j'espérais que sa maladie disparaisse du jour au lendemain. Un cancer... Elle avait aussi croisé mes parents un jour peu avant sa maladie. Elle leur avait dit qu'elle aimerait que je la contacte. Peut-être faisait-elle la conversation, tout simplement. Peut-être. Mais la vérité est que je savais qu'elle vivait dans un isolement presque total. Et je n'ai rien fait pour la contacter. Quand j'ai su qu'elle était malade, je n'ai rien fait non plus. Mes parents m'avait rappelé à deux ou trois reprises qu'elle aimerait que je la contacte et je n'ai rien fait. Ils doivent trouver que leur fille est un monstre. Ils ne feraient jamais quelque chose comme ça, eux. Ils ne me diraient jamais non plus qu'ils trouvent que je suis un monstre. Ils n'oseraient même pas le penser. Et pourtant, à quoi bon défendre constamment l'importance de la compassion, à quoi bon s'inquiéter du sort des esseulés si on est absent pour les gens dont on a pu être si proche dans le passé?

Certes, j'avais mes raisons. Que nous serions-nous dit, me répétai-je? Que partagions-nous désormais? Et comment aurais-je pu lui parler de ma vie à elle que je devinais profondément malheureuse, même si elle ne le montrait pas, puisqu'elle ne l'a jamais montré. Elle n'a jamais rien montré. Que s'est-il produit pour qu'elle se referme si complètement, pour qu'elle devienne impénétrable? Alors je n'osais pas. Je me sentais gênée. Mais n'est-ce pas précisément vers ceux qui n'osent rien demander qu'il faudrait aller?

Je ne sais pas si j'ai été plus égoïste ou lâche. Peut-être ne voulais-je pas de cette souffrance que je devinais. Peut-être ne supportais-je pas ce sentiment troublant d'avoir été à la fois si intime et si étranger à quelqu'un. Nous avons passé tellement de temps ensemble quand nous étions enfants puis plus tard, adolescentes, tant de soirées à parler de tout et rien au téléphone et à rire surtout, à partager des fous rires pas possibles. Nous ne nous disions pas grand chose, en réalité. À l'époque ça ne me dérangeait pas ce genre de choses. Quand on est enfants ou adolescents, on s'en fout de nos différences, on savoure seulement le plaisir d'être ensemble. Vous ne m'entendrez pas souvent savourer l'innocence perdue, mais cette fois, je vais y succomber. On avait tout vrai en savourant simplement le plaisir d'être avec des gens qu'on aime. Adulte, on se perd dans des considérations si peu importantes. Quelle importance, les mots, quelle importance, ce qu'on fait ensemble?

Je me suis trompée et j'ai été lâche. Il n'y a pas grand chose de plus à ajouter. J'ai passé des heures, des journées entières avec Karine, j'ai vécu avec elle des moments extraordinaires pendant mon enfance et des moments de plaisir incomparable avec elle et nos amies pendant notre adolescence, puis je ne l'ai plus revue, pour une foule de raisons, sans doute entre autres parce que je voyais chez elle mon isolement passé. Et maintenant, elle est morte. Aucune de ses amies d'enfance et d'adolescence ne l'a accompagnée dans son agonie, aucune de ses amies n'est allée à son enterrement. Nous n'étions pas là, je n'étais pas là. À quoi bon me perdre en idéaux altruistes quand je ne suis même pas là pour ceux qui ont besoin de moi?

Ce n'était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.


 
 
Trame sonore: Johnny Cash - Hurt, Nick Cave - Jesus of the Moon, Anita Lane - I'm a Believer
 
 
Julie Boulanger
20 juin 2009 @ 09:27
Le 9 à 5 est une horreur, un destructeur de toute vie et ce n'est que parce que j'ai bon espoir de pouvoir y échapper dans un futur pas trop lointain que je continue ainsi. Tout plutôt que de passer sa vie enchaîné à ce rythme horrible dans lequel la vie n'a aucun espace. À tout le moins cette expérience (ce n'est qu'une expérience, me dis-je à chaque jour, ce n'est pas ton destin) a-t-elle le bénéfice de me faire connaître mieux que jamais le lot de la majorité des Occidentaux. C'est le malheur qui s'ignore... Et ceux qui pensent qu'il y a quoi que ce soit à sauver de cette vie sont enfermés depuis bien trop longtemps dans cette existence exceptionnelle qui échappe autant que faire se peut (c'est-à-dire si peu...) aux règles qui régissent l'existence de la majorité.

*****

Mais évidemment, je suis quand même une privilégiée du 9 à 5 puisque j'ai l'existence de mener une existence pas trop inconfortable... J'ai donc eu la chance hier d'assister au combat entre Diaconu et Pascal au Centre Bell. Jamais n'aurais-je cru être aussi enthousiasmée par un événement sportif!



Je me suis même surprise à me lever de mon siège en criant pendant les grands moments de l'affrontement. Ça m'a rendue vraiment heureuse, je crois. Je n'ai jamais réussi à être contaminée par la fièvre des partisans et je l'ai toujours regretté d'une certaine façon. Peut-être qu'un sport individuel convient davantage à ma nature, peut-être suis-je plus aisément touchée par la victoire d'un individu que d'une équipe... Qui sait? Une chose est claire, pour moi Jean Pascal n'affrontait pas seulement Adrian Diaconu mais également une grande partie de la foule qui le huait et l'invectivait parce que « Les Québécois, avait dit mon voisin white trash d'en arrière, n'avaient pas aimé ça l'attitude de Jean Pascal », comme si Jean Pascal n'était pas québécois, bien sûr, bien davantage qu'un white trash du genre, j'ose espérer. Mais il n'avait pas entièrement tort, le white trash. Les Québécois ne supportent pas l'assurance et l'esprit, que ce soit de la part d'un des leurs ou d'un étranger.

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Trame sonore: Keny Arkana - Faut qu'on s'en sorte | Powered by Last.fm
 
 
Julie Boulanger
07 juin 2009 @ 10:11
Vendredi dernier, j'ai assisté au plus grand spectacle théâtral qu'il m'ait jamais été donné de voir. Je suis allée voir Questo Buio Feroce (Cette obscurité féroce) du metteur en scène italien Pippo Delbono. C'était l'avant-dernier spectacle que je voyais dans le cadre du Festival TransAmérique qui, cette année, ne m'avait apporté à peu près que des déceptions, à commencer par Une fête pour Boris de Thomas Bernhard mis en scène par Denis Marleau - que j'aime et admire pourtant  - dont je ne réchapperais que les scènes avec les automates, surtout celle où ils annoncent haut et fort leur volonté commune de se suicider. Autrement, ce n'était qu'un vaudeville ennuyant et lamentable à l'attention des petits-bourgeois où Christiane Pasquier rejouait exactement de la même façon que dans Le Complexe de Thénardier, la création précédente de Denis Marleau, mais sans sa profondeur. Ça augurait très mal... Je craignais de ne pas me remettre d'un début si catastrophique. Le festival m'a ensuite donné l'occasion de voir une série de spectacles qui me laissaient presque tous indifférente si ce n'est de la pièce newyorkaise Rambo solo, mise en scène Pavol Liska et Kelly Cooper, un spectacle modeste, brillant, hilarant et merveilleusement geek.

À l'exception de ma rencontre avec Rambo Solo je vivais donc le festival sous le signe d'une indifférence que je tolère mal jusqu'au moment où Questo Buio Feroce a commencé. Dès le début, il était indéniable que nous étions sur le point de vivre un grand moment alors qu'une lumière éblouissante est venue éclairer cet espace immense et entièrement blanc au coeur où les individus qui devraient y être confrontés sembleraient minuscules. Du reste de la pièce, je ne parlerai pas pour le moment. Je ne pourrais me résoudre à réduire cette oeuvre gigantesque à quelques commentaires expéditifs. J'ai plutôt envie de parler de ce sentiment puissant qui m'a envahie du début à la fin et bien longtemps après, dont je ne croyais pas parvenir à sortir, ce sentiment d'être dépassée et écrasée par cette oeuvre immense, par la rencontre avec la beauté et l'émotion absolues. Jamais au théâtre n'avais-je pu apercevoir ce qu'était le sublime, le seul sublime esthétiquement et éthiquement admissible aujourd'hui, le seul qui échappe au kitsch, celui qui rencontre la fragilité et la médiocrité de l'humain. Tout au long du spectacle, je me répétais deux choses: « Voilà ce qu'est le théâtre! Voilà du grand théâtre! » et aussi cette autre affirmation qui m'accule au désespoir « Ce ne serait jamais possible au Québec un spectacle comme celui-là! Ce ne serait tellement jamais possible... » Amélie, avec qui je partage une complicité si complète, m'a d'ailleurs dit presque mot à mot ces deux énoncés qui m'avaient habitée pendant un peu plus d'une heure. À la fin du spectacle, je me sentais bouleversée à un point tel que je ne savais pas si je parviendrais à bouger. Je réfrénais de peine et de misère une envie irrésistible de pleurer qui n'était non pas provoquée par le sujet, il est vrai bouleversant, la maladie et la mort, mais par la conviction d'avoir assisté au plus grand spectacle de mon existence. Comment réagir autrement alors que l'on vient de vivre l'un des moments culminants de notre vie? Lorsque la salle a commencé à applaudir, j'ai constaté que j'étais également capable d'applaudir, puis j'ai réussi à me lever, ce que je ne me croyais pas capable de faire, ce que je désespérais de ne pas me croire capable de pouvoir faire. Comment aurais-je pu me pardonner de ne pas avoir salué à sa juste mesure un chef-d'oeuvre. L'ovation fut interninable, la plus grande ovation à laquelle j'aie jamais participé. Il était indéniable que nous avions tous vécu un grand moment, j'y repense après coup. Je me suis si rarement sentie unie à une foule. Je crois que ça a rendu ce moment encore plus grandiose...
 
 
Trame sonore: EDEN106 - SERPENT | Powered by Last.fm
 
 
Julie Boulanger
14 mai 2009 @ 12:43
Je devrais profiter du temps que j'ai à ma disposition, adhérer à toutes ces niaiseries proclamant l'importance de profiter de chaque instant. J'en suis incapable. Je ne peux que regretter le temps que je n'ai pas. Et maudire l'état dans lequel je suis pendant le temps qui m'est cédé.

Non pas que je sois si spéciale, si extraordinaire. Ce n'est pas une vie - pas davantage pour moi que pour quiconque. Mais les gens se refusent à admettre ce genre d'évidence. Une question de survie, j'imagine. Que voulez-vous, je n'ai pas vraiment d'instinct de survie.

Un jour, je dirai autre chose. Peut-être. Pour l'instant, c'était une des choses les plus importantes que je devais écrire.
 
 
Julie Boulanger
12 mai 2009 @ 13:06
Le fait de ne plus écrire depuis des mois me donne de plus en plus sérieusement le goût de me crisser en bas d'un pont, nonobstant les barbelés qui encerclent les piétons du pont Jacques-Cartier afin de les empêcher de commettre l'irréparable - comme si ça regardait qui que ce soit.

Je me remettrai donc à écrire. Peu importe quoi.

*****

"Mais ça faisait quatre ans!"

Et même si ça en avait fait huit? Quelle importance?
 
 
Julie Boulanger
28 mars 2009 @ 16:41
Il fut un temps où être dénuée de sens pratique m'indifférait. Puisque la vie pratique est une contrainte à laquelle nul n'échappe, j'en gagnais même une sorte de satisfaction, ayant l'impression que je la refusais. Mais je ne la refuse pas. Malgré tous mes efforts, je n'arrive à rien ou sinon en détruisant tout autour. Je n'arrive qu'au bout de plusieurs heures d'efforts à dévisser un tuyau pour vider le drain et constate quelques mois plus tard que j'ai massacré le tuyau, qu'il n'y a plus rien à faire, que je ne pourrai plus jamais dévisser le tuyau. À chaque effort que je tente pathétiquement d'effectuer, on me souligne d'emblée que c'est peine perdue, que je suis bonne à rien. Oh gentiment, certes. On fait les choses à met place, depuis toujours, depuis l'origine. Tout le monde le fait, c'est inévitable. On déclare d'emblée que je suis incapable de couper des carottes, incapable de quoi que ce soit, en vérité. Merde, je suis même incapable d'installer des putains de moustiquaires. Je suis vraiment bonne à rien, en ce qui concerne la vie pratique. Ce n'est pas que je n'aime pas la vie terrestre, que je n'aime pas la matière. Loin s'en faut. Rien ne me plait et ne me satisfait autant que ce qui touche mes sens bien que les choses de l'esprit m'intéressent au plus haut point. Je suis encore plus sensuelle qu'intellectuelle - s'il faut poser les choses ainsi. Mais voilà, je suis incapable de faire quoi que ce soit qui concerne la vie pratique. Je rate tout, je gâche tout. Alors autant m'arranger pour gagner suffisamment d'argent pour payer des gens qui les feront pour moi. Je suis un être mutilé, une demi-mesure. Autant renoncer à la vie pratique d'emblée, autant renoncer à toute tentative pathétique d'accomplir quoi que ce soit au quotidien.
 
 
Julie Boulanger
15 mars 2009 @ 19:40
Il semblerait que je ne sois pas aussi dénuée de sens du pardon que je ne le croyais. Enfin, je suis capable de quelque chose qui a une vague ressemblance avec le pardon. Je suis apparemment capable de laisser le passé filer, de ne plus me laisser démonter par la moindre imperfection, de ne pas m'accrocher aux conflits en exigeant réparation immédiate. J'apprends à vaincre mon tempérament belliqueux. Je sais trop bien que toutes les guerres se terminent mal et qu'il ne faut pas confondre la recherche de la justice avec l'orgueil.

*****

Hier, Amélie et moi avons fait quelque chose que nous n'avions pas fait depuis très, très longtemps, que nous n'avions même pas fait depuis que j'ai commencé à travailler à temps plein. Nous nous sommes dit Fuck les comptes à payer! et nous sommes allées bouquiner. C'était une honte de ne pas être allée bouquiner pendant tout ce temps. Travailler pour payer seulement ses comptes, ses dépenses essentielles et pour régler ses dettes ne rend pas tolérable la vie à laquelle je (me?) suis contrainte.

Après être allées bruncher avec notre amoureux qui est ensuite rentré à la maison - notre maison, qui est désormais la sienne depuis un mois - pour terminer un compte-rendu sur un texte de Marx, Amélie et moi nous nous sommes dirigées main dans la main vers la Bouquinerie St-Denis, notre premier arrêt, où nous avons pu, ô joie suprême, bouquiner au son de Joy Division. Jamais n'avais-je autant aimé la musique que j'entendais dans une librairie. J'avais peine à quitter ces lieux, où nous avons, de surcroît, trouvé quelques livres très intéressants. Nous savions cependant que plusieurs autres arrêts nous attendaient et avons donc repris notre marche main dans la main jusqu'à l'avenue Mont-Royal. Voilà d'ailleurs une autre chose que nous n'avions pas fait depuis encore plus longtemps: marcher main dans la main. Nous avons recommencé à nous embrasser en pleine rue l'été dernier mais je crois que c'était une des premières fois que nous marchions main dans la main depuis très longtemps. Qu'importe le regard du monde! Et puis, ma blonde est une boxeuse en devenir, nous plaisons-nous à dire! Non seulement ne craignons-nous plus le regard du monde mais nous ne craignons plus sa violence sous aucune forme.

Nous nous sommes donc adonnées en toute insouciance pendant une bonne partie de l'après-midi à l'un de nos plus grands bonheurs: l'achat compulsif de livres. Il me serait difficile de restituer tout le bonheur que cette activité me procurait. Si j'avais arrêté de m'y adonner, c'est non seulement parce que les ressources manquaient mais parce que j'avais perdu tout désir de le faire. J'avais pénétré à quelques reprises dans des librairies d'occasion dans les derniers mois sans ressentir le moindre désir. Je me disais que c'était parce que j'étais lasse d'acheter beaucoup plus de livres que je n'en lisais mais ce n'était bien sûr là qu'une excuse pour expliquer le tarissement de mon désir, enfin retrouvé hier.

Les mains chargées de livres et le coeur allègre du désir de lire, nous avons parcouru la distance relativement brève qui sépare notre cher quartier de celui-là auquel je concède strictement sa richesse en librairies d'occasion...
 
 
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Julie Boulanger
15 mars 2009 @ 19:18
L'autre jour, la dernière fois où je suis allée à l'hôpital, j'ai vu les plus petits pas du monde, les plus petits pas d'une personne adulte. Des vrais pas de souris. Dans la salle d'attente, une très vieille dame vietnamienne avançait à tout petits pas. Ses pas étaient si minuscules, avancer d'un seul mètre lui prenait un temps considérable. La matinée entière lui semblait nécessaire avant qu'elle ne réussisse à atteindre le bureau d'enregistrement. Et pourtant, rien ne l'aurait arrêtée, c'était évident. Son pas était aussi infime que résolu. On sentait qu'elle aurait pris toute la matinée pour traverser la salle d'attente s'il lui eût été nécessaire. Un individu d'une forme moyenne aurait réussi à parcourir un kilomètre pendait qu'elle avançait d'à peine quelques mètres. Elle n'en semblait pas perturbée pour autant. La vitesse du monde ambiant n'avait aucune prise sur elle. Elle se rendait là jusqu'où elle désirait se rendre et c'était tout ce qui lui importait.
 
 
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Julie Boulanger
09 mars 2009 @ 23:03
C'était à la fois une des beuveries les plus exaltante et la beuverie la plus monstrueuse que nous ayons jamais connues. Nous sommes passées en quelques instants du bonheur absolu à une horreur inouïe. Comment l'expliquer autrement que par une pure folie, un mélange entre la folie froide des films de Bergman et la folie grotesque de ces mauvais films sur les vies d'artiste. Il me semble que les moments les plus grandioses qui me sont offerts finissent presque inévitablement dans les larmes. Pourrais-je connaître un jour les premiers sans ces dernières? Ça m'apprendra à me laisser entraîner par les déclarations sublimes d'un alcoolique suicidé sur les ivresses violentes... Je me suis demandée le lendemain si ces ivresses dont il soulignait la grandeur atteignaient souvent un désespoir similaire à celui dans lequel nous avons sombré cette nuit-là - et pour quelle raison, je me le demande - après avoir connu un bonheur explosif. Il y avait si longtemps que j'avais été véritablement possédée par l'ivresse. N'eût été du désespoir subséquent, je célébrerais cette ivresse qui me permettait de vivre ce qui me rend le plus heureuse sans me soucier du reste, sans savoir sur le moment à quel ridicule je m'exposais. J'ai le bonheur facile. Il n'y a rien qui me fait sentir plus vivante que de danser et chanter peu importe le lieu, d'enlacer les gens que j'aime autant que je le souhaite et de me jeter dans les fontaines toute habillée l'été. Comment ne pas chérir ce qui nous permet de nous y adonner sans contrainte? C'est seulement dommage que ce ne fut pas l'été... Peut-être que nous jeter dans une fontaine toutes habillées nous eût prémunies contre le pire?

*****

Je n'arrive plus à écrire sur les événements au fil de leur surgissement. Peut-être est-ce là le signe d'une évolution, peut-être est-ce simplement le signe que je ne suis plus assez forte pour m'y confronter au fur et à mesure? Je suis, en tous cas, de plus en plus certaine que j'ai envie d'en faire autre chose.

Je parle d'horreur, ce n'est pas une hyperbole, quoiqu'au fond, je suis assez certaine qu'il s'agit d'une forme relativement bénigne de l'horreur, notamment parce qu'elle n'a pas laissé de trace palpable sur la matière. C'est d'ailleurs ce qui la rend encore plus terrible d'une certaine façon. Elle n'a pas laissé de trace sur la matière mais elle écrase tout de son poids. Elle ne se laisse pas saisir mais elle continue de me hanter. Vraiment, je ne connaissais pas l'horreur avant cette nuit-là. Désormais, j'en ai une petite idée dont j'essaie de me servir pour réfléchir à des choses tellement plus grandes.

*****

Ce soir, je me suis dit: « Ça y est, j'efface tout. » Il le faut, je n'ai pas de doute. Je suis si incapable de pardon. La colère et le ressentiment se sont toujours imposés à moi contre l'oubli dont je maudissais l'injustice. Je l'ai déjà dit, j'ai décidé un jour d'avoir de la mémoire pour dix, d'en vouloir pour dix aussi pour tout ce qu'il me semblait qu'on oubliait par commodité. Ça m'a menée tellement loin... Peut-être n'avais-je pas connu jusque là de douleur suffisamment intense pour savoir que l'oubli était l'unique moyen de composer avec celle-ci? Je dois arrêter de prendre tout sur moi, toute la colère du monde... Je ne tougherai plus longtemps à ce rythme... J'avais beau me moquer quand elle me disait « Tu n'as pas à t'infliger tout ce mal... », elle n'avait peut-être pas si tort... Sans doute est-ce la plus grande entreprise que j'ai menée jusqu'à maintenant: m'infliger un mal inutile - au nom de quoi, Dieu seul le sait...
 
 
 
 
Julie Boulanger
02 février 2009 @ 23:16
Je pourrais commencer cette entrée en me plaignant de mon silence indûment prolongé et ce serait redondant. Et pourtant, comment pourrais-je faire autrement? Ce silence, dont je suis l'unique responsable, m'attriste profondément. Je me console en me disant qu'il tire à sa fin. J'en ai désormais la certitude. Pour la première fois depuis longtemps, j'ai renoué la fin de semaine dernière avec ma vie intellectuelle. Mon épuisement permanent s'est presque entièrement dissipé. Je me sens à nouveau prête à m'adonner à autre chose qu'aux plaisirs immédiats - bien qu'ils continuent d'être la source d'un bonheur immense.

Lorsque je parle de plaisir immédiat, je pense bien sûr à cet amour que nous partageons Amélie, notre amoureux et moi, ce bonheur si grand et intense que tout ce qui ne le touche pas m'apparaît médiocre - et qui n'est pas étranger, sans doute, à mon silence - mais aussi à des plaisirs purement terrestres comme ces repas extraordinaires accompagnés de vin que nous pouvons maintenant nous payer parfois. Il s'agit peut-être d'un piège mais lorsque nous sommes devant un repas divin et que nous buvons un vin délicieux il m'est difficile de regretter tout à fait la vie que je mène en ce moment, même s'il est évident que je préfèrerais gagner aussi bien ma vie tout en me consacrant à la littérature. Un jour peut-être... D'ici là, comment pourrais-je maudire complètement ce qui me permet de goûter à certaines des meilleures choses qu'offrent la vie terrestre? Je crois que la vie est plutôt tendre avec moi... Oh pas tant que ça, certes, mais il y en a beaucoup qui se voient non seulement dérobée la vie intellectuelle mais la possibilité même de goûter aux plaisirs terrestres les plus raffinés.

Et puis, j'ai quand même la chance de vivre de grands moments d'exaltation intellectuelle. J'en reparlerai sans doute une autre fois plus en détails - la fatigue commence à me gagner - mais lorsque j'ai déposé mon mémoire à la fin de l'été, je croyais que je ne remettrais plus jamais les pieds dans une salle de classe, enfin, plus avant très longtemps. Je croyais que les meilleurs moments qui m'auraient été donnés de vivre à l'université - non seulement à l'université mais dans la vie en général puisque je ne peux cacher que plusieurs des grands moments que j'ai vécus dans la vie, je les ai vécus dans une salle de cours - étaient passés. Et voilà que j'assiste à un cours exaltant en compagnie de mes amoureux... Comment pourrais-je ne pas me sentir au comble du bonheur?

*****

Je me demanderais si je finirais ce texte. Ces temps-ci, je m'en sens incapable. Chaque mot supplémentaire que j'écris constitue une victoire inattendue contre le silence. Ne reste qu'à reprendre l'habitude d'écrire, qu'à remplacer l'habitude du silence contre celle de la parole.
 
 
 
 
Julie Boulanger
17 janvier 2009 @ 08:26
Que doit-on faire lorsqu'un de nos désirs les plus lointains et ardents prend chair? Personnellement, je ne vois pas d'autre réaction acceptable que de s'y lancer à corps perdu. J'essaie d'être du côté de la réalité. Je me suis si longtemps complu dans le royaume des possibles, de ces possibles qu'on ne souhaite jamais vraiment voir devenir concrets puisque le royaume des possibles est voué à la perfection tandis que le monde concret n'a pour lui que l'incomplétude et les défaillances. J'apprends à aimer le monde concret au-delà de tout. De toute manière, comment ne pas l'aimer lorsqu'il nous offre ce que nous désirons le plus?

Tous les anathèmes qui seront dirigés contre nous n'y pourront rien. On pourra continuer de répéter que ce n'est pas possible, que ça ne peut pas durer - il si confortable de parier sur le pire en s'imaginant du côté de la raison, si confortable et banal. La réalité, dont ils se réclament, confirment pourtant chaque jour qu'ils ont tort. Et je crois qu'elle continuera de le faire. Si j'ai tort, tant pis. Je suis prête à tout perdre si c'est le risque à courir pour tout avoir.
 
 
Trame sonore: Nick Cave & the Bad Seeds - Moonland
 
 
Julie Boulanger
05 janvier 2009 @ 22:34
Ah quand j'entends ma tendre et douce tenir des propos de la sorte, je me mets à l'aimer encore plus passionnément - si une telle chose est possible.

« Ah l'hostie de débile! Non mais c'est vrai, c'est vraiment un débile! Un français typique... Cultivé, là. Non mais c'est vrai, nous on en a pas des comme ça. Nos débiles légers sont pas cultivés, fait que là on est impressionnés! »
 
 
Julie Boulanger
18 décembre 2008 @ 21:30
Lorsque je sens le désir me submerger, je sais que je suis revenue à moi. Chaque accouplement est une fête, portée par le soulagement d'avoir surmonté cette mort d'un corps qui ne connaissait plus que l'épuisement et le dégoût.

*****

Au milieu de la salle d'attente, où je me trouvais depuis deux ou trois heures, une white trash est apparue accompagnée de sa mère, qui n'avait étrangement rien d'une white trash, et d'un bébé, dont s'occupait gentiment la mère de la white trash, indifférente pour sa part à sa progéniture, comme toute parfaite white trash - qu'on reconnaît bien davantage à sa brutalité animale qu'à son absence de manières, qui est peu de choses en comparaison. Le passage de la white trash fut bref. Elle apprit à toute la salle d'attente, après avoir parlé quelques instants sur son cellulaire, qu'elle avait oublié sa carte d'hôpital et réalisa du même coup qu'elle s'était trompée d'endroit.

Toute brève qu'elle soit, sa présence suffit à me bouleverser. Je ressens toujours un mélange de colère, de stupeur et de résignation lorsque je constate que les white trash sont les plus prompts à se reproduire, qu'ils le font sans scrupule, qu'ils ne pourraient même pas avoir à l'esprit toutes les bonnes raisons de ne pas engendrer, notamment celle de ne pas engendrer de white trash. Cette fois, ce dégoût devant l'injustice est devenu personnel. J'ai eu peine à me contenir, furieuse et désespérée. Comment avait-elle pu décider qu'il était souhaitable que quelqu'un vienne à sa suite alors que j'avais, quant à moi, rejeté violemment cette possibilité, au point de refuser à un être déjà ancré dans le monde la possibilité d'exister?

Ah si j'étais de ces gens capables de certitudes, si j'étais capable de déterminer une fois pour toutes si la somme de joies dans l'existence humaine dépasse celle des malheurs ou si, au contraire, à considérer la vie entière d'un humain, on ne peut qu'admettre que la somme des malheurs l'emportera sur celle de toutes les joies vécues... Mais voilà, je n'en sais rien. Alors entraîner quelqu'un là-dedans, alors qu'un soupçon si radical plane sur moi, ce serait bien sûr inacceptable.

Et pendant que je continue de me questionner, les white trash continueront de se reproduire. Et qui sait si j'assurerai ainsi ma liberté, ma seule possibilité d'action, ou si au contraire je renoncerai à ce qu'il a de meilleur?
 
 
 
 
Julie Boulanger
14 décembre 2008 @ 07:47
Je suis réglée comme une horloge, c'est horrible. Il n'y a pas moyen de me réveiller plus tard la fin de semaine. J'ai ouvert les yeux à six heures et il n'y avait plus moyen de me rendormir. Hier, j'étais réveillée dès six heures trente. Habituellement, je m'entête à essayer de me rendormir. Ce matin, j'ai rapidement su que c'était peine perdue. Et puis, notre homme devait se lever dès six heures trente ce matin pour aller travailler, un exploit pour lui - pas d'aller travailler, mais de se lever aussi tôt, précisons! Je me suis dit qu'il valait aussi bien profiter de ce réveil hâtif afin de passer un peu de temps en sa compagnie. Amélie, qui a toutefois de bien plus grandes aptitudes que moi au sommeil, m'a suivie.

Je râle un peu mais je me réjouis de m'être levée plus tôt cette fin de semaine. J'aurai vécu un peu plus cette fin de semaine que les fins de semaine précédentes, où le temps s'est dérobé à moins sans que je ne m'en rende compte. Et puis, c'est un matin magnifique. J'adore les matins gris de décembre où la neige est si douce et belle. Une journée parfaite pour lire, écrire et regarder de bons films. Une journée parfaite pour écouter Tindersticks aussi. Et boire du bordeaux. Il y a plusieurs années, en plein coeur de décembre, j'avais lu Le Rivage des Syrtes pour la première fois en buvant du bordeaux. Pendant toute ma lecture j'avais bu du bordeaux. J'avais vidé quelques bouteilles en tout. C'est à ce moment que j'ai commencé à chérir le bordeaux. Ah si j'avais l'argent ou si j'avais la possibilité de m'endetter légèrement, juste légèrement pour me donner un peu de satisfaction immédiate, pour que mon emploi serve à autre chose qu'à nous sortir un eu du trop où nous sommes si profondément enfoncées... Si je pouvais m'endetter juste un petit peu, je m'achèterais bien quelques bouteilles... Mais bon, je ne peux même pas le faire. En ce moment précis, le fait de ne pouvoir m'acheter de bouteille de bordeaux me dérange davantage que de ne pas pouvoir encore faire d'épicerie décente. Ça change le mal de place.

N'empêche, j'ai l'impression que j'ai vécu un peu plus hier que les samedis précédents et que je vivrai davantage aujourd'hui. J'ai bien fait d'écouter l'appel de mon corps. Peut-être me crie-t-il « Mais vis donc un peu! » En vérité, il est horrible que les fins de semaine servent à se reposer de l'épuisement d'une semaine qui nous arrache déjà à notre existence. C'est la fin de semaine que nous devrions rester le moins longtemps endormi possible, que nous devrions nous coucher le plus tard possible et nous lever le plus tôt possible. Hélas, la seule chose que je parviens à faire en ce moment c'est de me lever tôt.

Je sens pourtant l'énergie me regagner un peu. Peut-être bien que je recommence un peu à prendre possession de ma vie. Mon corps va déjà un peu mieux. Oui, je vais déjà mieux. Au prix de quelle violence, ne puis-je m'empêcher de me demander. Personne ne pourrait me convaincre que ce n'était pas un acte violent, d'une violence égale à celle qu'il me faisait subir. Mais j'ai toujours eu la certitude que j'aurais le dessus. Je suis une femme rationnelle quand il le faut. Je n'aurais jamais cédé à la sentimentalité, l'unique raison qui m'aurait fait prendre une décision contraire. Maintenant, il mériterait peut-être que quelqu'un porte son deuil. Et qui le fera si ce n'est pas moi? Amélie, bien sûr... Mais personne d'autre ne portera son deuil. En vérité, aucun être aussi près de moi n'est jamais disparu... Il mériterait de recevoir enfin autre chose que ma haine, que la froideur de la raison ou que l'indifférence. Aucun être ne mérite de recevoir seulement cette absence complet de désir par rapport à son surgissement en ce monde. Je ne me penche pas souvent sur l'ontologie mais tout ce que je sais de l'ontologie m'amène à le considérer, quoi qu'on m'en dise et quoi qu'il soit permis d'en dire - puisqu'une telle affirmation a de si lourdes conséquences -, comme un être. Je pourrais essayer de me donner bonne conscience mais je ne le ferai pas. Je ne me sens pas coupable mais je suis prête à assumer ce que j'ai fait, un acte violent. Voilà tout.

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Hier soir, Amélie et moi avons regardé à nouveau Contre toute espérance en compagnie de notre amoureux à qui nous avions envie de faire voir ce film depuis longtemps. Je me suis sentie tout aussi dévastée en regardant ce film pour la deuxième fois que lors de mon visionnement original. Nous étions tous les trois assommés après que le personnage de Réjeanne ait prononcé les derniers mots du film: Dieu, aidez-moi. Nous sommes restés silencieux. Le moindre mot eût été de trop à ce moment. Rarement un film parvient-il à imposer avec une telle force un silence sacré. Quel immense film... J'aimerais réussir à écrire quelque chose de plus élaboré à son sujet. Plus tard peut-être...

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Je vais me remettre à la lecture de A Series of Unfortunate Events que j'avais recommencé hier matin. En ce moment précis, cette lecture n'est pas sans provoquer une certaine tristesse mais je ne redoute pas la tristesse.
 
 
Lieu: Salon
Trame sonore: Tindersticks - Buried bones, Until The Morning Comes
 
 
Julie Boulanger
13 décembre 2008 @ 11:29
Dans le cadre de mes nouvelles fonctions, j'ai découvert cette semaine un phénomène qui m'était jusque là inconnu.

L'agressivité du client, je l'ai connue pendant des années. Certes si on passe son temps à rattacher le comportement de chaque individu à une totalité, que ce soit la nature humaine ou la société, un contact quotidien avec un tel type de comportement est épuisant et nous désespère plus ou moins selon les jours. Mais cette agressivité, quoiqu'il soit horrible que des individus soient payés pour la recevoir afin que puisse fonctionner le marché, n'est à tout le moins jamais personnelle.

La haine d'un employé envers son patron est, pour sa part, toujours personnelle. J'ai réalisé cette semaine que j'étais payée (notamment) pour recevoir une haine parfaitement personnelle, que cette haine qui pouvait m'être dirigée dans certaines situations suffisait à justifier à elle seule le salaire qu'on m'offrait, salaire qui, bien honnêtement, m'avait beaucoup étonnée au départ. Depuis jeudi, je sais qu'une personne est submergée par la haine personnelle qu'elle me porte. En témoigne la missive qui se voulait profondément blessante que cette personne m'a envoyée. Je ne crois pas qu'on ait jamais dirigée vers moi par le passé des propos aussi méchants et offensants. Et pourtant, je reste de marbre. Seul le malaise que provoque un tel déferlement de méchanceté trouble mon indifférence. Il ne faut pas croire que je me réjouis non plus. Non. Disons simplement qu'il est assez commode d'être opiniâtre en ce monde et de placer son propre jugement et celui de quelques êtres qu'on a en haute estime au-dessus de celui des autres. J'imagine que c'est un mécanisme de défense. Eh bien soit. Je vis bien avec. Il est très commode d'être self-rigteous et d'avoir une tendance naturelle à penser qu'on prend des décisions justes. Je ne pourrais pas, du reste, douter une seule seconde de celle-ci.

Je ne crois pas que j'aurai souvent à composer avec une telle haine dans le cadre de cet emploi. Une situation sur laquelle je n'avais aucun contrôle l'a engendrée de toutes parts. Et je crois que j'étais aux prises avec un cas, disons, assez extraordinaire. N'empêche, je me suis rendue compte que j'étais prête à recevoir cette haine s'il le fallait. J'essaie toujours d'exercer le moins de violence possible mais je suis capable d'en prendre, s'il le faut. C'est une bonne pratique pour plus tard. Tout ce que je désire faire dans la vie, que ce soit enseigner ou écrire, exige qu'on soit prêt à recevoir la haine d'autrui. Voilà. Je suis prête. Les mauvais écrivains, les mauvais enseignants, tout comme les mauvais parents, les mauvais dirigeants politiques, et bien d'autres types encore, sont ceux qui redoutent de recevoir la haine d'autrui.

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Lieu: Salon
Trame sonore: The Gothic Archies - The Abandonned Castle of My Soul, The Reptile Room
 
 
Julie Boulanger
04 décembre 2008 @ 18:17
Il est si facile d'arrêter d'écrire. Il suffit d'arrêter une journée, puis une autre. Près d'un mois passe et on n'a toujours pas écrit une ligne. Un mécanisme horrifiant s'est enchaîné sans qu'on ne s'en rende compte. Le soir, je suis épuisée, la fin de semaine, je suis bonne à rien. Heureusement que ma vie intime m'apporte toute l'exaltation nécessaire pour me maintenir bien en vie sans que je ne doive investir d'efforts. Je ne peux qu'espérer qu'il s'agit d'un état temporaire, non pas provoqué tant par mon nouvel emploi que par mon état, qui changera bientôt. Plus qu'une semaine... Ensuite, je m'occuperai de ma glande thyroïde - laissée depuis plus d'un an, sinon deux, à l'abandon. Et dans peu de temps, je retrouverai mes énergies. Mon boulot n'aura plus raison de moi...
 
 
Trame sonore: Le vacarme du café
 
 
Julie Boulanger
08 novembre 2008 @ 14:52
Je découvre le concept de fin de semaine. Pour la première fois depuis la fin de mon secondaire, je suis libre - ou presque - de toute obligation pendant la fin de semaine. Je n'ai plus à angoisser à propos de la recherche d'un emploi, j'en ai maintenant un. Je peux donc disposer de ces deux jours comme je veux. Grand privilège, n'est-ce pas?

Je me demande donc depuis le réveil ce que je ferai bien de mon temps. Le résultat est que je n'ai rien fait, oh surprise. Je ne suis tellement pas proactive. Je me perds en contemplation. Oh well. Si c'est ce que je décide de faire, m'adonner à la contemplation, je peux bien m'y consacrer pendant deux jours. Mais la vérité c'est que c'est une sorte d'erreur de parcours. Je n'arrive jamais à me maintenir sur le chemin que j'avais prévu emprunter. Je suis vouée à me perdre.

Depuis le réveil, je me demande ce que je lirai. Vais-je recommencer La Société du spectacle du début puisque ma lecture jusque-là a été faite dans des conditions si mauvaises que j'ai eu toute la peine du monde à me concentrer. Un tel ouvrage mérite mieux. Je voudrais bien me remettre à la relecture du Naufragé mais je ne parviens plus à le retrouver. C'est horrible. Où peut donc être passé ce livre que je traînais toujours dans mon sac ces derniers temps? Je pourrais lire L'Adolescent que j'ai acheté l'autre jour puisque j'avais oublié de m'apporter un livre avec moi cette journée-là, mais je n'ai pas d'argent pour m'acheter le deuxième tome et je n'ai pas envie d'être contrainte à interrompre ma lecture par manque de fonds. Et puis, aujourd'hui, ça me rendrait triste de lire ce livre. Je pourrais commencer à lire tous les livres de A Series of Unfortunate Events, dont je n'ai - pour une raison que je m'explique très mal - lu jusqu'à maintenant que le premier volume. Charmant, brillant et sinistre. Un mélange parfait. Je pourrais aussi revenir à À la recherche du temps perdu. Il serait temps. Ou revenir à Minima Moralia. Voilà ce que je devrais lire aujourd'hui, les Réflexions sur la vie mutilée, à un moment où cette mutilation se présente avec d'autant plus d'acuité à moi. Oui, c'est ça. Je vais lire Adorno. Je me sens triste et c'est le seul livre qui parvient à me consoler dans de tels moments, précisément parce qu'il ne m'apporte aucune consolation.
 
 
Lieu: Salon
 
 
Julie Boulanger
06 novembre 2008 @ 12:32
Alors je suis dans mon bureau... Étrange sentiment., quoique agréable... J'aime bien avoir mon bureau, mon espace, être à proximité des gens mais un peu en retrait. Je me suis toujours sentie un peu en retrait. Je crois que j'aime ce sentiment même s'il est difficile de savoir s'il est authentique ou s'il n'est pas qu'un produit de cette condition qui m'est toujours parue inévitable. Peut-être est-ce pour ça que je n'ai jamais cru que je pourrais joindre ma voix à celle d'un groupe ou me fondre dans une foule. Peut-être. Peut-être est-ce simplement de l'orgueil ou encore un goût réel pour cette distance qui aspire néanmoins à la solidarité. Qui sait? On se doute que je préférerais le dernier choix.

Me voici donc dans ce bureau à titre de superviseuse ou de directrice - je ne sais pas trop quel titre on m'attribue. Les différents individus qui ont occupé mon poste au fil des ans ont revendiqué différents titres. Moi, je m'en fous un peu... Mais c'est un bien étrange sentiment dont je ne parviens pas à m'accommoder. Être en ces murs que j'avais fréquenté pendant de si longues années, entre ces murs que j'avais cru quitter une fois pour toutes et où je me retrouve pourtant à nouveau après avoir reçu une proposition alléchante. J'avais longtemps pensé qu'une telle proposition ne m'intéresserait jamais. Il faut dire que je n'avais jamais cru qu'on me la proposerait dans de telles conditions. Enfin, en ce moment je suis assez heureuse. Je ne vois pas comment j'aurais pu redevenir pour gagner ma vie, en attendant un futur meilleur, préposée au service à la clientèle, et encore moins comment j'aurais pu composer avec les conditions d'existence dans une grosse boîte. Je ne suis pas faite pour les grosses entreprises où les employés sont embauchés et dirigés par des robots qui ont renoncé à leur humanité et qui croient vraiment en la validité de tests psychologiques débiles. Les tests psychologiques sont à mon avis le comble de la barbarie. Tout le monde qui entre en contact avec eux renonce à son humanité, autant ceux qui les administrent que ceux qui les subissent. C'est ignoble. Je préfère la brutalité des PME, de certaines, en tous cas, à la violence froide des grandes entreprises... Il y a encore quelque chose à faire quand on est confronté avec la brutalité, pas quand on est confronté à une violence froide, dissimulée et systématique. On ne peut pas ébranler la violence froide, dissimulée et systématique; on ne rencontre aucun sujet dans celle-ci.
 
 
Julie Boulanger
02 novembre 2008 @ 20:26
Le monde entier pourrait bien - au contraire d'eux - connaître tout ce que ma vie recèle d'inavouable, je demeurerai toujours pour eux une étrangère. Comment pourrait-il en être autrement?
 
 
 
 
Julie Boulanger
01 novembre 2008 @ 13:41
Je n'ai pas écrit ici depuis si longtemps, ni même répondu à mes derniers commentaires. La recherche d'emploi ne me va décidément pas. Elle m'absorbe et me liquide à un point tel que je deviens incapable de quoi que ce soit. Mais l'angoisse tire à sa fin, j'en ai reçu la quasi certitude. Et je crois que même en devant passer quarante heures dans un bureau à chaque semaine, je serai à nouveau capable de vivre lorsque j'en aurai fini avec nos terribles angoisses financières. Certes ce n'est pas une vie que de passer chaque semaine, pendant des années, quarante heures dans un bureau mais je suis prête à l'accepter pour venir à bout d'une partie de nos écrasantes dettes. Je ne parle pas de ma dette étudiante, j'essaie d'y penser le moins possible à celle-là puisque je crois que je me défenestrerais autrement, mais nos autres dettes accumulées au fil des dernières années pour survivre et même vivre un peu, sont elles aussi d'un montant terrifiant. J'ai décidé de m'y attaquer maintenant pour être libre plus tard, dans un futur relativement proche si nous sommes un peu disciplinées. Ce qui ne nous empêchera pas de fêter en grand la fin d'une longue période d'indigence - tout étant relatif - avant de devenir, disons, raisonnables. J'ai bon espoir que la tranquillité d'esprit que j'acquerrai sur le plan matériel me permettra de commencer à réaliser les projets que tout retarde depuis bien trop longtemps. Je suis prête à tenir le pari. La chose qui m'a toujours nui le plus est l'angoisse. Avec une angoisse fondamentale de moins, je serai prête, j'en suis assez certaine, à passer à l'action.

Alors aujourd'hui, je laisserai de côté toutes mes angoisses, qui semblent, du reste, de moins en moins fondées et je m'abandonnerai à mon premier presque véritable moment de détente depuis un bail: je passerai la journée à regarder des films d'horreur avec ma douce, un de mes plus grands sinon le plus grand de mes plaisirs faciles.
 
 
Lieu: Salon
Trame sonore: The Magnetic Fields - I Can't Touch You Anymore, Busby Berkeley Dreams