Bien avant de choisir en toute conscience de refuser de devenir une parfaite petite professionnelle, je sabotais sans trop m'en rendre compte mon avenir. Je ne saurai jamais si ce qui me portait était en réalité un mouvement irrésistible de dépense ou une bête pulsion autodestructrice. J'imagine qu'ils sont tous deux inextricables. Quoi qu'il en soit, il est désormais clair que j'ai pris, maintenant et pour toujours, le parti de la dépense absolue.
Il serait sans doute impensable que survive un monde dont chacun des membres adopterait cette posture. Je le sais. J'ai beau avoir des idées d'envergure, je ne suis pas tout à fait bête. Doit-on pourtant être confiné dans cette société médiocre où tout doit être quantifié, où tout doit être capitalisé, où tout doit pouvoir rapporter dans l'immédiat ou dans un futur rapproché, où le seul profit concevable en est un économique?
J'ai depuis longtemps accepté que le milieu prétendument intellectuel, que le milieu de l'étude de la littérature n'échappe pas aux travers de ce monde. Et pourtant, à chaque fois qu'il reproduit bêtement la sinistre logique de la société face à laquelle l'étude de la littérature aurait dù lui apporter une distance critique, je suis terrassée. C'est plus fort que moi, je n'arrive pas à m'y faire.
Lorsque j'entends au bureau des collègues exerçant de plus hautes fonctions que les miennes discuter longuement et en détails d'achat de condo, je suis ennuyée et un peu amusée. Je trouve ça plutôt triste pour eux qu'un des points culminants de leur existence soit l'achat d'un condo. Mais bon, il n'y a rien de trop étonnant dans tout ça. Si tu choisis d'être un gestionnaire médiocre, tu n'aspires sûrement pas à autre chose qu'à de simples accomplissements matériels...
Lorsque j'entends à l'université des gens tenir un discours semblable, lorsque je les entends tenir, somme toute, le même discours, alors là, je dois avouer que j'ai franchement le goût de me flinguer. Savez-vous quel est le plus petit dénominateur commun des étudiants en littérature de cycles supérieurs, quel est leur sujet de discussion par excellence, le sujet qui revient inévitablement lorsqu'ils se retrouvent en situation sociale? Les bourses. À chaque fois qu'ils s'ameutent, ils ne peuvent faire autrement que d'en parler, juste en passant ou en détails. Souvent en long et en large. On se demandera après ça pourquoi je ne fréquente que très peu ou pas mes collègues universitaires. C'est à mourir d'ennui. Tout est mieux que de parler de fric et de plan de carrière. Parler de manucure est plus passionnant, parler de chars modifiés est plus fascinant, parler de Loft Story c'est le bout d'la marde en comparaison! Je le sais, je l'ai déjà fait - parler de Loft Story, s'entend. À tout prendre, tout est mieux. Vraiment. Si on ne peut pas toujours se lancer dans des discussions intellectuelles de haut niveau, si la trivialité a sa place, une place importante, dans la vie sociale, faut-il en venir à des considérations aussi sinistres, aussi bourgeoises? Si les discussions ne sont pas édifiantes, qu'à tout le moins elles nous amusent, qu'elles produisent une ambiance agréable! Mais non! À les écouter parler, j'en viens presque à penser que, réellement, les C.A. ont plus de plaisir que nous!
Il y a donc cet ennui effroyable qui a secoué ma vie pendant ces derniers jours, liquidant du coup toutes les possibilités de stimulation des heures précédentes. Et il y a le dégoût, le pire d'entre tous. Nous en étions donc à la fin d'un colloque, assez stimulant, je ne vous le cacherai pas, lorsqu'une des organisatrices a lancé à la blague: « Ça nous a permis d'ajouter une ligne de plus à notre cv! » Bien sûr, ce fut l'éclat de rire général. C'est tellement drôle de dire que de participer à un colloque permet d'ajouter une ligne de plus à un cv. Un succès assuré, aussi efficace que de dire en d'autres circonstances que les colloques sont ennuyants, qu'on s'emmerde soi-même en faisant sa communication. Les gens rigolent, parce qu'ils sont d'accord, bien sûr. Une petite dose d'autodérision, sans doute, mais l'affirmation est parfaitement assumée. Je connais suffisamment mes collègues pour le savoir.
Évidemment, personne ne s'en offusque, sinon moi la puriste. Tout le monde trouve ça normal de faire des choses pour son cv. C'est drôle, moi je pensais qu'on participait à des projets d'abord et avant tout parce qu'ils nous passionnent, parce qu'ils nous stimulent. Quelle idiote, je suis! Personne ne consacrerait du temps à quelque chose qui le stimule sans lui rapporter quoi que ce soit dans l'immédiat. Comme je suis bête! Oui, je suis vraiment bête d'aller passer deux jours dans un colloque alors que moi, ça ne me donnera rien dans mon cv, alors que moi, j'ai déjà consacré un tel temps depuis ces dernières années à faire des choses que je ne peux inscrire dans mon cv.
S'il n'y avait pas de bourses, s'il n'y avait pas de FQRSC, de CRSH, peut-être que les étudiants seraient un peu moins préoccupés par leur cv. Ça n'éliminerait pas leur plan de carrière, mais l'enjeu serait télescopé si loin dans le futur qu'ils y penseraient sans doute moins. On liquiderait du coup tout ceux qui poursuivent leurs études uniquement parce qu'ils ont obtenu une bourse, tous ceux qui n'auraient pas continué autrement.
S'il y avait moins de boursiers, il y aurait sans doute plus d'intellectuels.
Il serait sans doute impensable que survive un monde dont chacun des membres adopterait cette posture. Je le sais. J'ai beau avoir des idées d'envergure, je ne suis pas tout à fait bête. Doit-on pourtant être confiné dans cette société médiocre où tout doit être quantifié, où tout doit être capitalisé, où tout doit pouvoir rapporter dans l'immédiat ou dans un futur rapproché, où le seul profit concevable en est un économique?
J'ai depuis longtemps accepté que le milieu prétendument intellectuel, que le milieu de l'étude de la littérature n'échappe pas aux travers de ce monde. Et pourtant, à chaque fois qu'il reproduit bêtement la sinistre logique de la société face à laquelle l'étude de la littérature aurait dù lui apporter une distance critique, je suis terrassée. C'est plus fort que moi, je n'arrive pas à m'y faire.
Lorsque j'entends au bureau des collègues exerçant de plus hautes fonctions que les miennes discuter longuement et en détails d'achat de condo, je suis ennuyée et un peu amusée. Je trouve ça plutôt triste pour eux qu'un des points culminants de leur existence soit l'achat d'un condo. Mais bon, il n'y a rien de trop étonnant dans tout ça. Si tu choisis d'être un gestionnaire médiocre, tu n'aspires sûrement pas à autre chose qu'à de simples accomplissements matériels...
Lorsque j'entends à l'université des gens tenir un discours semblable, lorsque je les entends tenir, somme toute, le même discours, alors là, je dois avouer que j'ai franchement le goût de me flinguer. Savez-vous quel est le plus petit dénominateur commun des étudiants en littérature de cycles supérieurs, quel est leur sujet de discussion par excellence, le sujet qui revient inévitablement lorsqu'ils se retrouvent en situation sociale? Les bourses. À chaque fois qu'ils s'ameutent, ils ne peuvent faire autrement que d'en parler, juste en passant ou en détails. Souvent en long et en large. On se demandera après ça pourquoi je ne fréquente que très peu ou pas mes collègues universitaires. C'est à mourir d'ennui. Tout est mieux que de parler de fric et de plan de carrière. Parler de manucure est plus passionnant, parler de chars modifiés est plus fascinant, parler de Loft Story c'est le bout d'la marde en comparaison! Je le sais, je l'ai déjà fait - parler de Loft Story, s'entend. À tout prendre, tout est mieux. Vraiment. Si on ne peut pas toujours se lancer dans des discussions intellectuelles de haut niveau, si la trivialité a sa place, une place importante, dans la vie sociale, faut-il en venir à des considérations aussi sinistres, aussi bourgeoises? Si les discussions ne sont pas édifiantes, qu'à tout le moins elles nous amusent, qu'elles produisent une ambiance agréable! Mais non! À les écouter parler, j'en viens presque à penser que, réellement, les C.A. ont plus de plaisir que nous!
Il y a donc cet ennui effroyable qui a secoué ma vie pendant ces derniers jours, liquidant du coup toutes les possibilités de stimulation des heures précédentes. Et il y a le dégoût, le pire d'entre tous. Nous en étions donc à la fin d'un colloque, assez stimulant, je ne vous le cacherai pas, lorsqu'une des organisatrices a lancé à la blague: « Ça nous a permis d'ajouter une ligne de plus à notre cv! » Bien sûr, ce fut l'éclat de rire général. C'est tellement drôle de dire que de participer à un colloque permet d'ajouter une ligne de plus à un cv. Un succès assuré, aussi efficace que de dire en d'autres circonstances que les colloques sont ennuyants, qu'on s'emmerde soi-même en faisant sa communication. Les gens rigolent, parce qu'ils sont d'accord, bien sûr. Une petite dose d'autodérision, sans doute, mais l'affirmation est parfaitement assumée. Je connais suffisamment mes collègues pour le savoir.
Évidemment, personne ne s'en offusque, sinon moi la puriste. Tout le monde trouve ça normal de faire des choses pour son cv. C'est drôle, moi je pensais qu'on participait à des projets d'abord et avant tout parce qu'ils nous passionnent, parce qu'ils nous stimulent. Quelle idiote, je suis! Personne ne consacrerait du temps à quelque chose qui le stimule sans lui rapporter quoi que ce soit dans l'immédiat. Comme je suis bête! Oui, je suis vraiment bête d'aller passer deux jours dans un colloque alors que moi, ça ne me donnera rien dans mon cv, alors que moi, j'ai déjà consacré un tel temps depuis ces dernières années à faire des choses que je ne peux inscrire dans mon cv.
S'il n'y avait pas de bourses, s'il n'y avait pas de FQRSC, de CRSH, peut-être que les étudiants seraient un peu moins préoccupés par leur cv. Ça n'éliminerait pas leur plan de carrière, mais l'enjeu serait télescopé si loin dans le futur qu'ils y penseraient sans doute moins. On liquiderait du coup tout ceux qui poursuivent leurs études uniquement parce qu'ils ont obtenu une bourse, tous ceux qui n'auraient pas continué autrement.
S'il y avait moins de boursiers, il y aurait sans doute plus d'intellectuels.
Trame sonore: Björk - Bachelorette, Hyperballad, Army of me
4 commentaires | Envoyez un commentaire