07 juin 2009 @ 10:11
L'instant culminant  
Vendredi dernier, j'ai assisté au plus grand spectacle théâtral qu'il m'ait jamais été donné de voir. Je suis allée voir Questo Buio Feroce (Cette obscurité féroce) du metteur en scène italien Pippo Delbono. C'était l'avant-dernier spectacle que je voyais dans le cadre du Festival TransAmérique qui, cette année, ne m'avait apporté à peu près que des déceptions, à commencer par Une fête pour Boris de Thomas Bernhard mis en scène par Denis Marleau - que j'aime et admire pourtant  - dont je ne réchapperais que les scènes avec les automates, surtout celle où ils annoncent haut et fort leur volonté commune de se suicider. Autrement, ce n'était qu'un vaudeville ennuyant et lamentable à l'attention des petits-bourgeois où Christiane Pasquier rejouait exactement de la même façon que dans Le Complexe de Thénardier, la création précédente de Denis Marleau, mais sans sa profondeur. Ça augurait très mal... Je craignais de ne pas me remettre d'un début si catastrophique. Le festival m'a ensuite donné l'occasion de voir une série de spectacles qui me laissaient presque tous indifférente si ce n'est de la pièce newyorkaise Rambo solo, mise en scène Pavol Liska et Kelly Cooper, un spectacle modeste, brillant, hilarant et merveilleusement geek.

À l'exception de ma rencontre avec Rambo Solo je vivais donc le festival sous le signe d'une indifférence que je tolère mal jusqu'au moment où Questo Buio Feroce a commencé. Dès le début, il était indéniable que nous étions sur le point de vivre un grand moment alors qu'une lumière éblouissante est venue éclairer cet espace immense et entièrement blanc au coeur où les individus qui devraient y être confrontés sembleraient minuscules. Du reste de la pièce, je ne parlerai pas pour le moment. Je ne pourrais me résoudre à réduire cette oeuvre gigantesque à quelques commentaires expéditifs. J'ai plutôt envie de parler de ce sentiment puissant qui m'a envahie du début à la fin et bien longtemps après, dont je ne croyais pas parvenir à sortir, ce sentiment d'être dépassée et écrasée par cette oeuvre immense, par la rencontre avec la beauté et l'émotion absolues. Jamais au théâtre n'avais-je pu apercevoir ce qu'était le sublime, le seul sublime esthétiquement et éthiquement admissible aujourd'hui, le seul qui échappe au kitsch, celui qui rencontre la fragilité et la médiocrité de l'humain. Tout au long du spectacle, je me répétais deux choses: « Voilà ce qu'est le théâtre! Voilà du grand théâtre! » et aussi cette autre affirmation qui m'accule au désespoir « Ce ne serait jamais possible au Québec un spectacle comme celui-là! Ce ne serait tellement jamais possible... » Amélie, avec qui je partage une complicité si complète, m'a d'ailleurs dit presque mot à mot ces deux énoncés qui m'avaient habitée pendant un peu plus d'une heure. À la fin du spectacle, je me sentais bouleversée à un point tel que je ne savais pas si je parviendrais à bouger. Je réfrénais de peine et de misère une envie irrésistible de pleurer qui n'était non pas provoquée par le sujet, il est vrai bouleversant, la maladie et la mort, mais par la conviction d'avoir assisté au plus grand spectacle de mon existence. Comment réagir autrement alors que l'on vient de vivre l'un des moments culminants de notre vie? Lorsque la salle a commencé à applaudir, j'ai constaté que j'étais également capable d'applaudir, puis j'ai réussi à me lever, ce que je ne me croyais pas capable de faire, ce que je désespérais de ne pas me croire capable de pouvoir faire. Comment aurais-je pu me pardonner de ne pas avoir salué à sa juste mesure un chef-d'oeuvre. L'ovation fut interninable, la plus grande ovation à laquelle j'aie jamais participé. Il était indéniable que nous avions tous vécu un grand moment, j'y repense après coup. Je me suis si rarement sentie unie à une foule. Je crois que ça a rendu ce moment encore plus grandiose...
 
 
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( 1 commentaire — Post a new comment )
Imposteur![info]madrigual on le 07 juin 2009 21:22 (UTC)
Et bien, tu me convaincs que l'art existe au théatre; je suis déçu d'avoir manqué cette représentation..

Ces jours-ci je fais une analyse du film Stalker. Ce film me fait ressentir un sentiment similaire à ce que tu décris dans ce post. Sentiment similaire également à celui ressenti lors de la lecture de "Un coup de dés" de Mallarmé.. Cette expérience ne peut que très difficilement être décrite puisque le retentissement qu'elle crée transcende tout ce qui est connu et saisissable. Et c'est grâce à ce puissant (parfois même troublant) bouleversement de l'être qu'on sait et reconnaît le grand art! Je suis bien heureux d'apprendre que tu as vécu cette expérience, cela démontre une belle sensibilité et tu l'as bien rendue dans ce texte.