Quel plaisir d'avoir maintenant un futon dans le bureau et qu'Amélie ait enfin découvert le plaisir d'y travailler. Je lis et écris, installée sur le futon en compagnie d'Elstir et Ferdinand, tandis qu'Amélie travaille sur sa thèse. J'aime la voir écrire. J'aime aussi discuter avec elle de sa thèse à tout moment du jour et de la nuit, puis écouter ses longs exposés sur le sens commun.
La seule chose qui me rend triste c'est de ne pas pouvoir partager presque chaque jour à ses côtés une vie intellectuelle riche, comme jadis. Un jour, peut-être, le printemps reviendra...
*****
J'ai entrepris, je le disais, de relire Minima Moralia. Pour la première fois, certains passages qui m'apparaissaient tout à fait obscurs deviennent maintenant lisibles. Je me sens un peu comme une archéologue qui, depuis des années, déblaie délicatement à l'aide de son petit pinceau pour ne rien briser et se met soudainement à voir des parties de ce vaste monument qui lui avaient toujours été cachées jusqu'à ce jour. Enivrant comme sensation! D'autant plus qu'il m'en reste encore tant à comprendre. Je sais aussi que certaines continueront toujours à m'échapper. Et c'est bien ainsi. Un texte entièrement maîtrisable ne serait d'aucun intérêt.
La particularité des grands textes, des textes riches, c'est aussi que même leurs éléments bien connus nous apparaissent sous un nouveau visage à chaque relecture. Je me demande s'il existe un livre aussi grand que Minima Moralia. Aucun livre, peut-être, ne m'apparaît aussi essentiel. Si je participais à la construction d'une cité, je voudrais que Minima Moralia en soit le livre fondateur. On peut toujours rêver... (Peut-on?)
Ce qui est extraordinaire dans ce livre, plus que le reste, je veux dire, c'est la sensibilité littéraire d'Adorno. Plus que tout autre philosophe, il a compris la littérature, sans jamais la réifier. Plus que tout autre philosophe, il a réussi à écrire des textes qui soient tout autant littéraires que philosophiques.
*****
Je déteste la littérature de premiers de classe. (Et hélas, si l'histoire est l'histoire des gagnants, la littérature est trop souvent la littérature des premiers de classe. Surtout en ces temps si dociles.)
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« Celui qui mourrait avec, dans sa vieillesse, la conscience de s'être acquitté pour ainsi dire d'une réussite à laquelle il ne manquerait rien, serait au fond de lui-même comme un enfant modèle qui, avec son cartable invisible sur le dos, est toujours passé en classe supérieure, sans la moindre lacune. Et pourtant, toute pensée qui ne reste pas vaine porte la marque d'une impossibilité de se légitimer complètement, tout comme nous savons dans nos rêves qu'il y a des leçons de mathématiques que nous avons manquées pour faire la grasse matinée et qui ne se rattraperont jamais. La pensée attend qu'un jour le souvenir de ce qui a été manqué vienne la tirer du sommeil et la transforme en leçon philosophique. »
«Lacunes», Minima Moralia.
La seule chose qui me rend triste c'est de ne pas pouvoir partager presque chaque jour à ses côtés une vie intellectuelle riche, comme jadis. Un jour, peut-être, le printemps reviendra...
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J'ai entrepris, je le disais, de relire Minima Moralia. Pour la première fois, certains passages qui m'apparaissaient tout à fait obscurs deviennent maintenant lisibles. Je me sens un peu comme une archéologue qui, depuis des années, déblaie délicatement à l'aide de son petit pinceau pour ne rien briser et se met soudainement à voir des parties de ce vaste monument qui lui avaient toujours été cachées jusqu'à ce jour. Enivrant comme sensation! D'autant plus qu'il m'en reste encore tant à comprendre. Je sais aussi que certaines continueront toujours à m'échapper. Et c'est bien ainsi. Un texte entièrement maîtrisable ne serait d'aucun intérêt.
La particularité des grands textes, des textes riches, c'est aussi que même leurs éléments bien connus nous apparaissent sous un nouveau visage à chaque relecture. Je me demande s'il existe un livre aussi grand que Minima Moralia. Aucun livre, peut-être, ne m'apparaît aussi essentiel. Si je participais à la construction d'une cité, je voudrais que Minima Moralia en soit le livre fondateur. On peut toujours rêver... (Peut-on?)
Ce qui est extraordinaire dans ce livre, plus que le reste, je veux dire, c'est la sensibilité littéraire d'Adorno. Plus que tout autre philosophe, il a compris la littérature, sans jamais la réifier. Plus que tout autre philosophe, il a réussi à écrire des textes qui soient tout autant littéraires que philosophiques.
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Je déteste la littérature de premiers de classe. (Et hélas, si l'histoire est l'histoire des gagnants, la littérature est trop souvent la littérature des premiers de classe. Surtout en ces temps si dociles.)
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« Celui qui mourrait avec, dans sa vieillesse, la conscience de s'être acquitté pour ainsi dire d'une réussite à laquelle il ne manquerait rien, serait au fond de lui-même comme un enfant modèle qui, avec son cartable invisible sur le dos, est toujours passé en classe supérieure, sans la moindre lacune. Et pourtant, toute pensée qui ne reste pas vaine porte la marque d'une impossibilité de se légitimer complètement, tout comme nous savons dans nos rêves qu'il y a des leçons de mathématiques que nous avons manquées pour faire la grasse matinée et qui ne se rattraperont jamais. La pensée attend qu'un jour le souvenir de ce qui a été manqué vienne la tirer du sommeil et la transforme en leçon philosophique. »
«Lacunes», Minima Moralia.
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